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Facteurs de croissance et dérivés sanguins dans la cicatrisation cornéenne
La cornée saine ne manque pas de facteurs de croissance : le film lacrymal en apporte en permanence, et l'innervation trigéminale entretient l'épithélium par un support trophique continu. C'est lorsque l'un de ces deux apports fait défaut — œil sec sévère, syndrome de Gougerot-Sjögren, kératite neurotrophique, greffe du soi contre l'hôte — que la substitution prend son sens.
Deux logiques coexistent dans cette famille. La première est substitutive et polyvalente : les dérivés sanguins — sérum autologue, sérum de cordon, PRP — reconstituent un cocktail proche du film lacrymal, riche en EGF, TGF-β, fibronectine, vitamine A et substance P. On ne sait pas dire lequel de ces constituants agit, mais l'ensemble reproduit un milieu physiologique. La seconde est ciblée : une molécule unique, recombinante, contre un mécanisme identifié — la cénégermine restaure le signal NGF perdu de la cornée dénervée.
Le contraste de niveau de preuve entre les deux logiques est instructif : le produit dont on comprend le moins le mécanisme est le plus utilisé, et celui qui repose sur deux essais randomisés reste le plus difficile d'accès.
Vue d'ensemble
| Agent | Mécanisme | Niveau de preuve |
|---|---|---|
| Sérum autologue (collyre) | Substitut biologique des larmes : apporte à concentration quasi physiologique EGF, TGF-β, PDGF, NGF, IGF-1, fibronectine… | Oxford II–III Modéré Présent · établi |
| Sérum de cordon ombilical (allogénique) | Identique au sérum autologue mais plus riche en NGF, EGF, TGF-β et vitamine A — particulièrement adapté aux atteintes ne… | Oxford II–IV Modéré Présent · niche |
| PRP / plasma riche en facteurs de croissance (PRGF-Endoret) | Libération, à l'activation/lyse, de facteurs des granules α (PDGF, TGF-β, VEGF, EGF, IGF-1, bFGF, HGF) + trame de fibrin… | Oxford II–IV Faible–Modéré Présent · maturation |
| Cénégermine | NGF humain recombinant (produit dans E. coli) se liant aux récepteurs de haute affinité TrkA et de basse affinité p75NTR… | Oxford I–II Fort Présent · AMM |
| EGF humain recombinant (rhEGF) | Liaison au récepteur EGFR/ErbB1 (tyrosine-kinase) épithélial → voies RAS/MAPK et PI3K → prolifération et migration épith… | Oxford II–IV Faible–Modéré Présent (Asie) · Passé (Occident) |
| Insuline topique (collyre) | Liaison aux récepteurs de l'insuline et de l'IGF-1 épithéliaux → PI3K/Akt et MAPK → prolifération, migration et support… | Oxford II–IV Faible–Modéré · émergent Présent-émergent |
| Thymosine β4 | Peptide séquestrant la G-actine : promotion de la migration/adhérence épithéliales, effet anti-inflammatoire (↓NF-κB), a… | Oxford II Expérimental Futur · pivotal mitigé |
| KGF (FGF-7) & HGF | KGF (FGF-7) et HGF sont produits par les kératocytes stromaux et agissent de façon paracrine sur les récepteurs épithéli… | Oxford IV–V (préclinique) Expérimental Futur · concept ancien |
Sérum autologue (collyre) — ASED
Préparation dérivée du sang du patient (sans DCI ni marque) · dilution 20–100 % dans du sérum physiologique
Substitut biologique des larmes : apporte à concentration quasi physiologique EGF, TGF-β, PDGF, NGF, IGF-1, fibronectine, vitamine A, substance P + anti-protéases (α2-macroglobuline, TIMP) et facteurs antimicrobiens (lysozyme, IgG). Favorise migration/prolifération/différenciation épithéliales et le support neurotrophique.
IndicationsDéfects épithéliaux persistants (DEP), sécheresse sévère/réfractaire (Sjögren, GVHD), kératopathie neurotrophique, érosions récidivantes, brûlures, post-LASIK/PRK.
Voie & posologieTopique. Concentrations usuelles 20 % et 50 % (100 % pour DEP réfractaires) ; 4 à 8×/j, jusqu'à horaire dans les DEP aigus. Aliquotes congelées (−20 °C, ~3–6 mois) ; flacon en cours ~1 semaine à +4 °C.
Niveau de preuveOxford II–III / GRADE faible–modéré · Échelle : Modéré. Petits ECR + nombreuses séries ; solide sur les symptômes de sécheresse, plus pragmatique pour les DEP (absence de grands ECR).
Fiche détaillée →Sérum de cordon ombilical (allogénique)
Collyre de sérum de sang de cordon (UCBS) — alternative allogénique au sérum autologue
Identique au sérum autologue mais plus riche en NGF, EGF, TGF-β et vitamine A — particulièrement adapté aux atteintes neurotrophiques et quand le sérum du patient est inutilisable (nourrisson, terrain altéré).
IndicationsDEP neurotrophiques, sécheresse sévère, brûlures chimiques, pédiatrie, kératopathie neurotrophique.
Voie & posologieTopique, dilution 20 % (jusqu'à 100 %), 4–8×/j ; aliquotes congelées.
Niveau de preuveOxford II–IV · Échelle : Modéré. ECR/cohortes comparatives (bénéfice ≥ sérum autologue dans plusieurs séries).
Fiche détaillée →PRP / plasma riche en facteurs de croissance (PRGF-Endoret)
Concentré plaquettaire autologue (2–5× le taux basal) · liquide ou membrane de fibrine
Libération, à l'activation/lyse, de facteurs des granules α (PDGF, TGF-β, VEGF, EGF, IGF-1, bFGF, HGF) + trame de fibrine et protéines d'adhérence — charge en facteurs supérieure au sérum simple. PRGF pauvre en leucocytes (moins pro-inflammatoire).
IndicationsDEP, sécheresse, kératite neurotrophique, érosions récidivantes, post-chirurgie, brûlures ; membrane de fibrine PRGF comme adjuvant chirurgical (ulcère/perforation).
Voie & posologieTopique 4–6×/j pendant plusieurs semaines ; concentration/préparation variables (E-PRP dilué, PRGF-Endoret standardisé). Membranes appliquées en peropératoire.
Niveau de preuveOxford II–IV / GRADE faible · Échelle : Faible–Modéré. Quelques ECR + nombreuses séries ; forte hétérogénéité des protocoles.
Fiche détaillée →Cénégermine — NGF humain recombinant · OXERVATE®
DCI cenegermin (US : cenegermin-bkbj) · Dompé · premier rhNGF de sa classe
NGF humain recombinant (produit dans E. coli) se liant aux récepteurs de haute affinité TrkA et de basse affinité p75NTR (épithélium, kératocytes, terminaisons sensitives). Restaure le support neurotrophique : prolifération/différenciation épithéliales, régénération et réinnervation nerveuse cornéenne.
IndicationsKératite neurotrophique modérée à sévère (stades 2–3 : DEP et ulcère). Seule indication approuvée.
Voie & posologieCollyre 0,002 % (20 µg/mL) · 1 goutte 6×/j (~toutes les 2 h en journée) pendant 8 semaines. Chaîne du froid, système multidose dédié.
Niveau de preuveOxford I–II / GRADE modéré–élevé · Échelle : Fort (pour la kératite neurotrophique). ECR multicentriques en double insu contre véhicule.
Fiche détaillée →EGF humain recombinant (rhEGF) — collyre
Pas de marque mondiale unique · produits régionaux (Chine ; Cuba/CIGB ; Corée « Easyef »/nepidermin pour la peau)
Liaison au récepteur EGFR/ErbB1 (tyrosine-kinase) épithélial → voies RAS/MAPK et PI3K → prolifération et migration épithéliales, ré-épithélialisation accélérée. Le surdosage peut favoriser la néovascularisation (précaution).
IndicationsDéfects épithéliaux, cicatrisation post-chirurgicale (PRK/LASIK, ptérygion), abrasions, kératopathie diabétique, brûlures — largement hors-AMM / spécifique à certains pays.
Voie & posologieTopique, ~10–100 µg/mL (0,001–0,01 %), généralement 4×/j. Aucun schéma international harmonisé.
Niveau de preuveOxford II–IV · Échelle : Faible–Modéré. Base biologique solide, rares ECR modernes de qualité ; enjeux de néovascularisation/dosage.
Fiche détaillée →Insuline topique (collyre)
Insuline humaine régulière diluée dans larmes artificielles / sérum physiologique · repositionnement d'une vieille molécule
Liaison aux récepteurs de l'insuline et de l'IGF-1 épithéliaux → PI3K/Akt et MAPK → prolifération, migration et support métabolique épithélial ; soutien de la fonction nerveuse. Rationnel fort dans la cornée diabétique/neurotrophique.
IndicationsDEP réfractaires (diabétiques, neurotrophiques), post-chirurgie (post-vitrectomie), sécheresse — souvent 2e ligne quand sérum et mesures conventionnelles échouent.
Voie & posologieTopique, ~1 UI/mL (protocoles 1–100 UI/mL), généralement ~4×/j jusqu'à fermeture (jours à semaines). Réfrigéré ; non standardisé.
Niveau de preuveOxford II–IV / GRADE faible–très faible mais en amélioration · Échelle : Faible–Modéré (émergent). Signaux positifs constants dans les DEP réfractaires, faible coût, bonne tolérance.
Fiche détaillée →Thymosine β4 — RGN-259
Peptide régénérant synthétique (43 aa) · RegeneRx / ReGenTree / HLB Therapeutics · non commercialisé
Peptide séquestrant la G-actine : promotion de la migration/adhérence épithéliales, effet anti-inflammatoire (↓NF-κB), anti-apoptotique, régénération nerveuse et réduction de la fibrose (action multimodale).
IndicationsKératopathie neurotrophique (DEP) et sécheresse oculaire.
Voie & posologieCollyre 0,1 %, ~4–6×/j pendant plusieurs semaines (sans conservateur).
Niveau de preuveOxford II mais résultats pivots mitigés/négatifs · Échelle : Expérimental (non approuvé). Un ECR de phase III neurotrophique positif (2022) mais la phase III confirmatoire SEER-3 a manqué son critère principal (juin 2025) — forte réponse placebo.
Fiche détaillée →KGF (FGF-7) & HGF — facteurs de la diaphonie épithélium–stroma
Keratinocyte growth factor / hepatocyte growth factor · paracrines kératocyte→épithélium · surtout précliniques en cornée
KGF (FGF-7) et HGF sont produits par les kératocytes stromaux et agissent de façon paracrine sur les récepteurs épithéliaux KGFR (FGFR2-IIIb) et c-Met — support majeur de la boucle de régulation épithélium–stroma. Ils stimulent prolifération, migration et différenciation épithéliales et modulent la réponse cicatricielle (leur expression est induite après lésion, en parallèle de l'EGF). HGF a aussi des effets sur la motilité et un rôle anti-fibrotique potentiel.
IndicationsDéfects épithéliaux, retard de ré-épithélialisation post-PRK, kératopathies — aucune indication clinique établie ; l'intérêt reste conceptuel/translationnel.
Voie & posologieTopique en modèles animaux/in vitro (KGF/KGF-2 recombinants) ; pas de posologie humaine cornéenne. À noter : palifermin (KGF-1 recombinant) est approuvé par voie IV pour la mucite orale, non pour l'œil ; répifermin (KGF-2) est resté expérimental.
Niveau de preuveOxford IV–V (données précliniques solides : ARNm HGF/KGF/EGF après lésion, accélération in vivo chez l'animal) · Échelle : Expérimental — pas d'essai clinique cornéen.
Fiche détaillée →Ce qu'il faut retenir
En pratique, le sérum autologue reste le traitement de fond des défauts épithéliaux persistants sur surface pathologique : accessible, bien toléré, avec trente ans de recul clinique — mais une préparation contraignante, une conservation au congélateur et une variabilité de composition d'un patient à l'autre qui expliquent l'absence d'essai randomisé de grande taille.
La cénégermine occupe une place distincte : c'est le seul produit de cette famille à disposer d'une AMM, sur une indication étroite — la kératite neurotrophique de stade 2 ou 3 — et avec un niveau de preuve de rang I. Son coût et son circuit de délivrance en font un traitement de recours, non de première intention.
Les autres agents — rhEGF, insuline topique, thymosine β4, KGF/HGF — partagent un rationnel solide et des séries encourageantes, mais aucun ne dispose en France d'une voie d'accès simple. L'insuline topique, préparée en pharmacie hospitalière, est celle dont le rapport bénéfice/accessibilité progresse le plus vite.
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Mis à jour le 26 août 2026