Pr Eric E. GabisonCornée et surface oculaire · Paris
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Sommaire du cours ▾
  1. Macrophages cornéens : anatomie & privilège immun
  2. Chronologie des réponses macrophagiques
  3. Recrutement & signaux de polarisation
  4. États transcriptomiques : un continuum
  5. Sous-types M2 pro-résolutifs
  6. Régulateurs moléculaires : NLRP3, MIF, TGF-β
  7. Fibrose & dialogue macrophage-fibroblaste
  8. Implications thérapeutiques & références
Chapitre 1 sur 3

Macrophages cornéens : anatomie & privilège immun

Synthèse pédagogique originale, fondée sur la revue de Yaghmour A, Arabpour Z, Al-Khudari H, Djalilian A. « When Macrophages Heal and When They Scar: Timing in Corneal Fibrosis », Life 2026;16:1090 (accès libre), et illustrée par l'équipe du Pr Éric Gabison.

La cornée est avasculaire mais elle n'est pas dépourvue de cellules immunitaires : des macrophages y siègent en permanence, en faible densité, essentiellement en périphérie et au limbe, sans compromettre ni la transparence ni l'avascularité [Yaghmour 2026]. Leur rôle est de surveiller le tissu, d'orchestrer la défense en cas d'agression, puis de refermer la fenêtre inflammatoire au bon moment pour permettre une cicatrisation transparente.

Ce privilège immun repose sur un équilibre actif, non sur une simple absence : faible expression des molécules du CMH, absence de vaisseaux sanguins et lymphatiques, microenvironnement anti-inflammatoire (facteurs immunosuppresseurs solubles, TGF-β, α-MSH, ACAID) et tolérance immunitaire relative aux greffes. Rompre cet équilibre — par un traumatisme, une infection ou un geste chirurgical répété — expose la cornée à une inflammation dérégulée et à la fibrose [Streilein 2003].

Schéma de la structure de la cornée : épithélium, membrane de Bowman, stroma, membrane de Descemet, endothélium, avec innervation et immunoprivilège
Figure 1. Anatomie cornéenne et bases du privilège immun : avascularité, innervation dense (nerf trijumeau V1), transparence stromale et immunoprivilège (illustration originale, atelier Pr É. Gabison). Cliquer pour agrandir ⤢

Populations résidentes vs recrutées

Deux populations de macrophages coexistent dans la cornée, avec des rôles non redondants et temporellement distincts [Yaghmour 2026] :

  • Macrophages résidents : d'origine embryonnaire, ils s'auto-renouvellent sur place. Ils assurent la surveillance immunitaire, le maintien du privilège immun, l'élimination des débris et la résolution précoce des agressions mineures. Ils sont particulièrement importants pour préserver la quiescence stromale.
  • Macrophages dérivés des monocytes : recrutés rapidement depuis la circulation via les vaisseaux limbiques en réponse à une lésion épithéliale, des gradients de chimiokines et une rupture de la barrière vasculaire. Ils dominent lors des agressions aiguës et sévères, et constituent la principale source de cytokines, facteurs de croissance et enzymes de remodelage matriciel qui pilotent la défense initiale et le remodelage stromal.
Le message central de la revue

La fibrose cornéenne n'est pas une simple conséquence de la présence de macrophages : elle reflète un échec de la transition depuis les programmes inflammatoires recrutés vers des états résidents ou de résolution. La cible thérapeutique n'est donc pas de supprimer les macrophages, mais de restaurer leur bon minutage [Yaghmour 2026].

Chronologie des réponses macrophagiques

La réponse macrophagique à une lésion cornéenne suit un continuum dynamique en quatre temps, qui détermine l'issue de la cicatrisation — régénération transparente ou fibrose [Yaghmour 2026].

Quatre phases, un chronomètre

Chronologie des réponses macrophagiques dans la cicatrisation et la fibrose cornéenne
PhaseTempsObjectifRésultat possible
Inflammatoire précoce0 h – 1 à 3 jDéfense et nettoyage des débrisContrôle de l'infection, début de réparation
Réparation précoce3 à 7 jPromotion de la réparation tissulaireRéparation efficace
Résolution> 7 jRésolution de l'inflammation et restaurationRestauration de la transparence fonctionnelle
Chronique déréguéeSemaines à moisInflammation persistante et dépôt matricielFibrose, opacification, perte de transparence

À chaque phase correspond un phénotype macrophagique dominant : le macrophage pro-inflammatoire (M1-like) phagocyte pathogènes et débris et sécrète IL-1β, TNF-α, IL-6, ROS et NO ; des états intermédiaires sécrètent des facteurs de croissance (VEGF, PDGF) et amorcent le remodelage matriciel ; le macrophage pro-résolutif (M2-like) assure l'éfférocytose des cellules apoptotiques et sécrète IL-10 et TGF-β à faible dose ; en cas d'échec de cette transition, un macrophage pro-fibrotique persistant maintient une sécrétion continue de TGF-β, CTGF et PDGF, activant durablement les myofibroblastes.

Chronologie des réponses macrophagiques dans la cicatrisation et la fibrose cornéenne : quatre phases, du macrophage pro-inflammatoire au macrophage pro-fibrotique persistant
Figure 2. La polarisation fonctionnelle des macrophages cornéens forme un spectre continu, du pôle pro-inflammatoire (M1-like) au pôle pro-résolutif/pro-fibrotique (spectre M2) ; le phénotype final dépend de l'environnement tissulaire et des signaux reçus (illustration originale, atelier Pr É. Gabison, d'après Yaghmour et al. 2026). Cliquer pour agrandir ⤢
Message clé

La phase pro-inflammatoire précoce est indispensable à la défense et à l'initiation de la réparation. Une transition efficace vers des macrophages pro-résolutifs conditionne la restauration de la transparence cornéenne. L'échec de cette transition favorise l'inflammation chronique et la fibrose.

Quand le macrophage devient hors-la-loi

Les macrophages deviennent des acteurs pathogènes de la fibrose lorsque leur activation inflammatoire persiste au-delà de la fenêtre temporelle appropriée. Dans les brûlures chimiques sévères, les infections chroniques, les maladies auto-immunes ou après des traumatismes chirurgicaux répétés, ils maintiennent un profil sécrétoire pro-inflammatoire et pro-fibrotique bien au-delà de la phase proliférative attendue [Yaghmour 2026]. Les cytokines et facteurs de croissance qu'ils libèrent alors renforcent la différenciation des fibroblastes en myofibroblastes, entretiennent la surproduction de matrice extracellulaire et empêchent la résolution. Ils favorisent aussi, indirectement, l'angiogenèse et la lymphangiogenèse — deux ruptures du privilège immun qui perpétuent l'afflux de cellules inflammatoires et font basculer la cicatrisation d'un mode régénératif vers un mode pathologique.

Piège clinique

Un œil qui reste rouge et inflammatoire au-delà de la première semaine après une agression cornéenne ne doit pas être interprété comme une simple lenteur de cicatrisation : c'est le signal d'alerte d'une persistance macrophagique pro-fibrotique, à corriger avant qu'elle ne fige une opacité définitive.

Glossaire des abréviations utilisées dans ce cours

Sigles et acronymes scientifiques employés au fil des 10 pages du cours, classés par ordre alphabétique.

AAV
virus adéno-associé (vecteur viral de thérapie génique)
ABCG2
transporteur ABCG2, marqueur des cellules souches limbiques
AINS
anti-inflammatoire non stéroïdien
AMT
greffe de membrane amniotique (Amniotic Membrane Transplantation)
anti-VEGF
traitement anti-angiogénique ciblant le VEGF
ASC
protéine adaptatrice de l'inflammasome (Apoptosis-associated Speck-like protein containing a CARD)
AVC
accident vasculaire cérébral
BrdU
bromodésoxyuridine, marqueur de prolifération cellulaire
CCL2
chimiokine CCL2, synonyme de MCP-1 ; recrute les monocytes circulants
CCR2
récepteur de CCL2 ; marqueur des monocytes/macrophages nouvellement recrutés
CD147
cluster de différenciation 147 ; synonyme de l'EMMPRIN et de la basigine
CD163
marqueur de macrophages M2 ; récepteur scavenger hémoglobine-haptoglobine
CD206
récepteur du mannose ; marqueur de polarisation M2
CD74
récepteur de surface du MIF
CDVA
acuité visuelle de loin corrigée (Corrected Distance Visual Acuity)
CGRP
peptide relié au gène de la calcitonine (Calcitonin Gene-Related Peptide)
CTGF
facteur de croissance du tissu conjonctif (Connective Tissue Growth Factor)
CX3CL1
fractalkine, chimiokine impliquée dans le recrutement des monocytes/macrophages
CXCR2/CXCR4
récepteurs de chimiokines, également récepteurs du MIF
DAMP
motif moléculaire associé aux dommages (Damage-Associated Molecular Pattern)
DEP
défect épithélial persistant
EGF
facteur de croissance épidermique (Epidermal Growth Factor)
EGFR
récepteur du facteur de croissance épidermique
EMMPRIN
inducteur des métalloprotéinases matricielles (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer) ; synonyme de CD147
ETDRS
échelle d'acuité visuelle de référence en recherche clinique (Early Treatment Diabetic Retinopathy Study)
FasL
ligand de Fas, protéine inductrice d'apoptose
FISH
hybridation in situ en fluorescence
GAG
glycosaminoglycane(s)
GM-CSF
facteur de stimulation des colonies de granulocytes-macrophages
GVH
maladie du greffon contre l'hôte (Graft-Versus-Host)
HGF
facteur de croissance des hépatocytes (Hepatocyte Growth Factor)
HIF-3α
facteur induit par l'hypoxie, sous-unité 3-alpha
HMGB1
High Mobility Group Box 1, alarmine relarguée par les cellules lésées (DAMP)
IC 95 %
intervalle de confiance à 95 %
IESD
interactions épithélio-stromales directes
IFN-γ
interféron gamma
IGF-1
facteur de croissance analogue à l'insuline de type 1
IL-1
interleukine-1
iNOS
NO-synthase inductible
IPAS
protéine à domaine PAS inhibitrice (inhibitory PAS domain protein)
IRM
imagerie par résonance magnétique
KGF
facteur de croissance des kératinocytes (Keratinocyte Growth Factor)
KNT
kératite neurotrophique
KPS
kératite ponctuée superficielle
LASIK
kératomileusis in situ assisté par laser (Laser-Assisted In Situ Keratomileusis)
LogMAR
échelle logarithmique d'acuité visuelle
LOX
lysyl oxydase, enzyme de réticulation du collagène
LPS
lipopolysaccharide bactérien
M1
macrophage à activation classique, à profil pro-inflammatoire
M2
macrophage à activation alternative, à profil pro-résolutif/réparateur (sous-types M2a-M2d, M2eff)
MBE
membrane basale épithéliale
MerTK
récepteur tyrosine kinase impliqué dans l'éfférocytose
MIF
facteur d'inhibition de la migration des macrophages (Macrophage Migration Inhibitory Factor)
MMP
métalloprotéinase matricielle (Matrix Metalloproteinase)
NEM IIB
néoplasie endocrinienne multiple de type IIB
NGF
facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor)
NLRP3
inflammasome NLRP3 (NOD-, LRP- and pyrin domain-containing protein 3)
NO
monoxyde d'azote
PACAP
polypeptide activateur de l'adénylate cyclase hypophysaire
PAF
facteur d'activation plaquettaire (Platelet-Activating Factor)
PAMP
motif moléculaire associé aux pathogènes (Pathogen-Associated Molecular Pattern)
PDGF
facteur de croissance dérivé des plaquettes (Platelet-Derived Growth Factor)
PEDF
facteur dérivé de l'épithélium pigmentaire (Pigment Epithelium-Derived Factor)
PGE₂
prostaglandine E2
PRK
photokératectomie réfractive (photoablation de surface au laser)
pro-NGF
précurseur du NGF
RGTA
agent matriciel de régénération tissulaire (ReGeneraTing Agent), ex. Cacicol
rhNGF
NGF recombinant humain (cénégermine)
ROS
espèces réactives de l'oxygène (Reactive Oxygen Species)
Smad
protéines effectrices de la voie de signalisation du TGF-β
SNC
système nerveux central
sVEGFR-1
forme soluble du récepteur-1 du VEGF (= sFlt-1)
sVEGFR-3
forme soluble du récepteur-3 du VEGF
TGF-β
facteur de croissance transformant bêta (Transforming Growth Factor beta)
TIMP
inhibiteur tissulaire des métalloprotéinases
TLR
récepteur de type Toll (Toll-Like Receptor)
TNF-α
facteur de nécrose tumorale alpha
TRPV4
canal ionique mécanosensible de la famille TRP (Transient Receptor Potential Vanilloid 4)
uPA
activateur du plasminogène de type urokinase
V1
branche ophtalmique du nerf trijumeau
VEGF
facteur de croissance de l'endothélium vasculaire (Vascular Endothelial Growth Factor)
VEGF-C
isoforme lymphangiogénique du VEGF
VIP
peptide intestinal vasoactif (Vasoactive Intestinal Peptide)
YAP/TAZ
effecteurs de la voie Hippo, senseurs de rigidité mécanique de la matrice
α-SMA
alpha-actine de muscle lisse, marqueur du myofibroblaste