Pr Eric E. GabisonCornée et surface oculaire · Paris

Produit chimique dans l'œil : ce qui se joue dans les dix premières minutes

Il n'existe pas beaucoup de situations, en ophtalmologie, où le pronostic dépend de ce que fait la personne présente avant tout médecin. La brûlure chimique en fait partie. Le rinçage immédiat détermine largement ce qu'il restera de l'œil.

Rincer, tout de suite, longtemps

Rincer avant d'appeler, avant de chercher le nom du produit, avant de se déplacer. Avec l'eau disponible : robinet, douche, bouteille, sérum physiologique si l'on en a. Paupières maintenues ouvertes avec les doigts, l'eau coulant de l'angle interne vers l'extérieur, en faisant tourner l'œil dans toutes les directions.

Au moins quinze minutes, trente si le produit est une base. C'est très long lorsqu'on le fait — la plupart des rinçages réels durent deux minutes, ce qui ne suffit pas. Retirer les lentilles si elles sont en place, mais sans interrompre le rinçage pour les chercher.

Ne pas tenter de neutraliser : verser un acide sur une brûlure basique produit une réaction exothermique qui aggrave la lésion. L'eau, en quantité, est le meilleur traitement.

Pourquoi les bases sont plus graves que les acides

Un acide coagule les protéines de surface, et cette coagulation forme une barrière qui limite sa propre pénétration. Une base fait l'inverse : elle saponifie les membranes cellulaires et continue de progresser dans le stroma, puis dans la chambre antérieure, pendant plusieurs heures.

C'est pourquoi la soude, la chaux, le ciment, l'ammoniaque et les déboucheurs de canalisation sont les plus redoutés. La chaux ajoute une difficulté particulière : ses grains restent accrochés au cul-de-sac conjonctival et continuent de libérer de la base tant qu'ils n'ont pas été retirés un à un.

Ce qui se passe ensuite, à l'hôpital

Le rinçage est poursuivi et le pH de la surface est mesuré, puis recontrôlé jusqu'à normalisation. Les grains éventuels sont retirés. L'examen évalue l'étendue de l'atteinte épithéliale et surtout l'ischémie du limbe — la zone où siègent les cellules souches de la cornée : c'est elle qui détermine le pronostic à long terme, davantage que l'aspect initial de la cornée.

Le traitement associe corticoïdes, antibiotiques, cycloplégiques, lubrifiants, et un protocole anti-fonte — vitamine C par voie locale et générale, doxycycline, parfois N-acétylcystéine — destiné à empêcher la digestion du collagène par les protéases libérées dans les jours qui suivent.

Le risque tardif

Une brûlure grave ne se juge pas le premier jour. Deux complications apparaissent plus tard : la fonte stromale, dans les deux premières semaines, et le déficit en cellules souches limbiques, des mois plus tard, qui se manifeste par une cornée qui se recouvre progressivement d'un tissu conjonctival opaque et vascularisé. C'est cette dernière situation qui relève des greffes de cellules souches limbiques.

Quand consulter sans attendre. Toute projection de produit chimique dans l'œil est une urgence. Rincez immédiatement quinze à trente minutes, puis rendez-vous aux urgences ophtalmologiques en emportant l'emballage du produit. Ne différez pas au lendemain, même si la douleur cède après le rinçage.

Questions fréquentes

Combien de temps faut-il rincer l'œil ?
Au moins quinze minutes, et trente minutes s'il s'agit d'une base — soude, chaux, ciment, ammoniaque. Le rinçage prime sur tout autre geste.
Faut-il neutraliser un acide avec une base, ou l'inverse ?
Non. La réaction dégage de la chaleur et aggrave la brûlure. Il faut rincer à l'eau, abondamment.
Les brûlures par base sont-elles plus graves ?
Oui. Elles saponifient les membranes et continuent de pénétrer pendant plusieurs heures, alors qu'un acide coagule les protéines et limite sa propre progression.

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Mis à jour le 26 août 2026 · Ces informations sont à visée éducative et ne remplacent pas une consultation.