Cicatrisation cornéenne
Auteurs : Pr Éric Gabison, M. Cavaillé et C. Tolosa Leal — ophtalmologie, cornée & surface oculaire. Cours de référence, synthèse originale actualisée 2026, appuyée sur les travaux de l'équipe.
Introduction & enjeux
La cicatrisation cornéenne referme la plaie sans compromettre la transparence ni l'avascularité du tissu, ce qui la distingue de la réparation cutanée [1,2].
Une lésion peut intéresser l'épithélium seul, l'ensemble épithélium + stroma, et plus rarement l'endothélium (dont la capacité régénérative est très limitée chez l'homme). Traumatismes, gestes chirurgicaux et infections en sont les causes principales. La réponse réparatrice doit rétablir la fonction barrière épithéliale, reconstituer le stroma et préserver la clarté optique, tout en évitant trois écueils : la fibrose (opacité), le retard de cicatrisation (ulcération, fonte) et la néovascularisation.
Ce cours suit le dialogue épithélio-stromal, qui oriente la réparation vers la régénération transparente ou vers la fibrose. Nous suivrons la physiologie (réparation épithéliale puis stromale), les situations pathologiques (défect épithélial persistant, haze, ulcérations et interactions épithélio-stromales directes), puis le privilège angiogénique de la cornée et ses ruptures.
La réparation cornéenne doit être rapide, transparente et avasculaire. Le moment où l'épithélium et sa membrane basale se referment détermine le résultat : tant qu'ils restent ouverts, les signaux stromaux (TGF-β, PDGF, MMP) entretiennent fibrose et fonte [2,3].
Cicatrisation épithéliale & barrière
La première étape après une lésion épithéliale est l'élimination des cellules nécrotiques, facilitée par le balayage du film lacrymal et le clignement. En quelques minutes, les cellules du bord constituent un front de migration et se déplacent de façon centripète à environ 60 à 80 µm/h. La cinétique classique associe une phase de glissement (migration, sans mitose) puis une phase de prolifération qui restaure l'épaisseur épithéliale [2,10].
Mécanique de la migration
Pour avancer, les cellules démontent leurs hémidesmosomes (intégrine α6β4) sous l'action de métalloprotéinases, s'ancrent au stroma par des adhérences focales médiées par les intégrines (α5β1 pour la fibronectine), tandis que des câbles d'actine reliés par des jonctions adhérentes assurent une migration collective. Elles s'appuient sur une matrice provisoire riche en fibrine, fibronectine et acide hyaluronique, et sur un flux de facteurs de croissance (EGF, HGF, KGF) dont une partie provient du stroma sous-jacent — première illustration du couplage épithélio-stromal [2,4].
Membrane basale : le chef d'orchestre
Une fois la couche basale reconstituée, une nouvelle membrane basale épithéliale (MBE) est synthétisée (laminines 511/521, puis perlécane, nidogènes, collagène IV), et mûrit en ~6 semaines. Sa reconstitution ne joue pas qu'un rôle d'ancrage : elle régule le passage des cytokines vers le stroma. Selon le modèle de Wilson, la régénération de la MBE est le véritable interrupteur qui met fin à l'afflux de TGF-β/PDGF et donc à la fibrose [3]. À noter : la couche de Bowman ne se régénère pas, sans conséquence fonctionnelle notable.
Une membrane basale saine, un apport suffisant en vitamine A, des larmes de bonne qualité et une cornée qui garde sa sensibilité : il suffit qu'un de ces quatre appuis manque pour que la fermeture épithéliale traîne.
Fonction barrière & jonctions serrées (occludine)
Au-delà de sa cicatrisation, l'épithélium forme une barrière grâce à ses jonctions serrées apicales, dont l'occludine est un composant clé. Nos travaux ont montré que l'inducteur des métalloprotéinases EMMPRIN/CD147 régule la quantité d'occludine à la surface cellulaire, en modulant l'expression de MMP-9 : une corrélation inverse entre EMMPRIN et occludine existe déjà à l'état physiologique, au fil de la différenciation épithéliale (Huet et al., Am J Pathol 2011). CD147 apparaît ainsi comme un régulateur de l'organisation épithéliale, et pas seulement un acteur de la maladie.
Renouvellement épithélial & cellules souches limbiques
L'épithélium se renouvelle en permanence à partir des cellules souches du limbe, selon le schéma « XYZ » de Thoft : prolifération basale (X), migration centripète (Y) et desquamation de surface (Z). La vitesse de ce renouvellement conditionne l'homéostasie de la surface et le devenir de l'épithélium après greffe de cornée.
Nos travaux ont quantifié ce turn-over. En couplant cytologie d'empreinte cornéenne et hybridation in situ en fluorescence (FISH) sur des greffes de sexe non apparié, on peut tracer l'origine — donneuse ou receveuse — de chaque cellule. Sur 24 prélèvements (21 patients greffés), un mosaïcisme a été retrouvé dans 13 cas, prouvant la persistance de cellules d'origine donneuse au centre du greffon pendant au moins 211 jours ; l'analyse de Kaplan-Meier établit une survie médiane de 385 jours — plus d'un an (Catanese et al., IOVS 2011).
Contrairement à l'idée d'un remplacement rapide du greffon par l'épithélium receveur, ces données indiquent une survie prolongée des cellules du donneur — donc un renouvellement lent au centre de la cornée — la ciclosporine 2 % tendant à retarder encore leur disparition (tendance non significative). L'immunomodulation influence donc l'homéostasie épithéliale post-greffe.
Cicatrisation stromale : kératocytes, cytokines & myofibroblastes
Le stroma représente l'essentiel de l'épaisseur cornéenne ; sa transparence dépend d'un arrangement régulier des fibres de collagène et du phénotype quiescent des kératocytes. Sa cicatrisation peut être régénérative (restitution transparente) ou fibrotique (opacité), et son orientation dépend directement de la réépithélialisation et de la reformation de la membrane basale [3,5].
Les trois temps de la réparation stromale
Une phase de destruction des tissus altérés (neutrophiles, macrophages, collagénases), une phase de synthèse (dépôt de collagène et de protéoglycanes par les fibroblastes), puis une phase de remodelage réorganisant la matrice pour retrouver la transparence.
Apoptose des kératocytes & zone acellulaire
Quand la barrière épithéliale se rompt, les cellules épithéliales libèrent IL-1α/β qui, en se liant aux kératocytes voisins, déclenchent leur apoptose (relayée par le TNF-α, le PAF et la forme soluble de FasL). Il se crée une zone acellulaire transitoire : cette redondance des signaux pro-apoptotiques limiterait l'invasion stromale (notamment virale) et réduirait le réservoir de futurs myofibroblastes [6].
Du kératocyte au myofibroblaste
Les kératocytes survivants deviennent des fibroblastes (migration dès la 24ᵉ heure), prolifèrent, puis se différencient en myofibroblastes sous l'effet du TGF-β (voie Smad) et du PDGF — facteurs normalement retenus loin du stroma par les membranes basales. Une partie des myofibroblastes provient aussi de fibrocytes médullaires circulants [14]. Reconnaissable à l'α-SMA en fibres de stress, le myofibroblaste est fortement contractile, synthétise une matrice abondante… et diffuse la lumière (perte de transparence). Chez l'homme, sa maturation prend 1 à 4 mois [5,2].
Des vésicules extracellulaires (exosomes) issues de l'épithélium, lorsqu'elles franchissent une membrane basale lésée, participent aussi à la conversion des kératocytes en myofibroblastes [11].
Dans une cicatrisation normale, l'épithélium et sa membrane basale se reforment avant que les progéniteurs de myofibroblastes n'atteignent la maturité. La chute du TGF-β qui s'ensuit les rend de nouveau sensibles à l'IL-1 : ils entrent en apoptose avant de produire une matrice désorganisée. C'est ce timing qui autorise une réparation sans opacité, sous le contrôle d'un équilibre MMP / TIMP [5,6].
Glossaire des abréviations utilisées dans ce cours
Sigles et acronymes scientifiques employés au fil des 10 pages du cours, classés par ordre alphabétique.
Aucun terme trouvé.
- AAV
- virus adéno-associé (vecteur viral de thérapie génique)
- ABCG2
- transporteur ABCG2, marqueur des cellules souches limbiques
- AINS
- anti-inflammatoire non stéroïdien
- AMT
- greffe de membrane amniotique (Amniotic Membrane Transplantation)
- anti-VEGF
- traitement anti-angiogénique ciblant le VEGF
- ASC
- protéine adaptatrice de l'inflammasome (Apoptosis-associated Speck-like protein containing a CARD)
- AVC
- accident vasculaire cérébral
- BrdU
- bromodésoxyuridine, marqueur de prolifération cellulaire
- CCL2
- chimiokine CCL2, synonyme de MCP-1 ; recrute les monocytes circulants
- CCR2
- récepteur de CCL2 ; marqueur des monocytes/macrophages nouvellement recrutés
- CD147
- cluster de différenciation 147 ; synonyme de l'EMMPRIN et de la basigine
- CD163
- marqueur de macrophages M2 ; récepteur scavenger hémoglobine-haptoglobine
- CD206
- récepteur du mannose ; marqueur de polarisation M2
- CD74
- récepteur de surface du MIF
- CDVA
- acuité visuelle de loin corrigée (Corrected Distance Visual Acuity)
- CGRP
- peptide relié au gène de la calcitonine (Calcitonin Gene-Related Peptide)
- CTGF
- facteur de croissance du tissu conjonctif (Connective Tissue Growth Factor)
- CX3CL1
- fractalkine, chimiokine impliquée dans le recrutement des monocytes/macrophages
- CXCR2/CXCR4
- récepteurs de chimiokines, également récepteurs du MIF
- DAMP
- motif moléculaire associé aux dommages (Damage-Associated Molecular Pattern)
- DEP
- défect épithélial persistant
- EGF
- facteur de croissance épidermique (Epidermal Growth Factor)
- EGFR
- récepteur du facteur de croissance épidermique
- EMMPRIN
- inducteur des métalloprotéinases matricielles (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer) ; synonyme de CD147
- ETDRS
- échelle d'acuité visuelle de référence en recherche clinique (Early Treatment Diabetic Retinopathy Study)
- FasL
- ligand de Fas, protéine inductrice d'apoptose
- FISH
- hybridation in situ en fluorescence
- GAG
- glycosaminoglycane(s)
- GM-CSF
- facteur de stimulation des colonies de granulocytes-macrophages
- GVH
- maladie du greffon contre l'hôte (Graft-Versus-Host)
- HGF
- facteur de croissance des hépatocytes (Hepatocyte Growth Factor)
- HIF-3α
- facteur induit par l'hypoxie, sous-unité 3-alpha
- HMGB1
- High Mobility Group Box 1, alarmine relarguée par les cellules lésées (DAMP)
- IC 95 %
- intervalle de confiance à 95 %
- IESD
- interactions épithélio-stromales directes
- IFN-γ
- interféron gamma
- IGF-1
- facteur de croissance analogue à l'insuline de type 1
- IL-1
- interleukine-1
- iNOS
- NO-synthase inductible
- IPAS
- protéine à domaine PAS inhibitrice (inhibitory PAS domain protein)
- IRM
- imagerie par résonance magnétique
- KGF
- facteur de croissance des kératinocytes (Keratinocyte Growth Factor)
- KNT
- kératite neurotrophique
- KPS
- kératite ponctuée superficielle
- LASIK
- kératomileusis in situ assisté par laser (Laser-Assisted In Situ Keratomileusis)
- LogMAR
- échelle logarithmique d'acuité visuelle
- LOX
- lysyl oxydase, enzyme de réticulation du collagène
- LPS
- lipopolysaccharide bactérien
- M1
- macrophage à activation classique, à profil pro-inflammatoire
- M2
- macrophage à activation alternative, à profil pro-résolutif/réparateur (sous-types M2a-M2d, M2eff)
- MBE
- membrane basale épithéliale
- MerTK
- récepteur tyrosine kinase impliqué dans l'éfférocytose
- MIF
- facteur d'inhibition de la migration des macrophages (Macrophage Migration Inhibitory Factor)
- MMP
- métalloprotéinase matricielle (Matrix Metalloproteinase)
- NEM IIB
- néoplasie endocrinienne multiple de type IIB
- NGF
- facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor)
- NLRP3
- inflammasome NLRP3 (NOD-, LRP- and pyrin domain-containing protein 3)
- NO
- monoxyde d'azote
- PACAP
- polypeptide activateur de l'adénylate cyclase hypophysaire
- PAF
- facteur d'activation plaquettaire (Platelet-Activating Factor)
- PAMP
- motif moléculaire associé aux pathogènes (Pathogen-Associated Molecular Pattern)
- PDGF
- facteur de croissance dérivé des plaquettes (Platelet-Derived Growth Factor)
- PEDF
- facteur dérivé de l'épithélium pigmentaire (Pigment Epithelium-Derived Factor)
- PGE₂
- prostaglandine E2
- PRK
- photokératectomie réfractive (photoablation de surface au laser)
- pro-NGF
- précurseur du NGF
- RGTA
- agent matriciel de régénération tissulaire (ReGeneraTing Agent), ex. Cacicol
- rhNGF
- NGF recombinant humain (cénégermine)
- ROS
- espèces réactives de l'oxygène (Reactive Oxygen Species)
- Smad
- protéines effectrices de la voie de signalisation du TGF-β
- SNC
- système nerveux central
- sVEGFR-1
- forme soluble du récepteur-1 du VEGF (= sFlt-1)
- sVEGFR-3
- forme soluble du récepteur-3 du VEGF
- TGF-β
- facteur de croissance transformant bêta (Transforming Growth Factor beta)
- TIMP
- inhibiteur tissulaire des métalloprotéinases
- TLR
- récepteur de type Toll (Toll-Like Receptor)
- TNF-α
- facteur de nécrose tumorale alpha
- TRPV4
- canal ionique mécanosensible de la famille TRP (Transient Receptor Potential Vanilloid 4)
- uPA
- activateur du plasminogène de type urokinase
- V1
- branche ophtalmique du nerf trijumeau
- VEGF
- facteur de croissance de l'endothélium vasculaire (Vascular Endothelial Growth Factor)
- VEGF-C
- isoforme lymphangiogénique du VEGF
- VIP
- peptide intestinal vasoactif (Vasoactive Intestinal Peptide)
- YAP/TAZ
- effecteurs de la voie Hippo, senseurs de rigidité mécanique de la matrice
- α-SMA
- alpha-actine de muscle lisse, marqueur du myofibroblaste