Pr Eric E. GabisonCornée et surface oculaire · Paris
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OutilToxicité oculaire des ADC — fiche par molécule — 22 conjugués anticorps-médicament regroupés par charge cytotoxique : effets oculaires rapportés, prophylaxie, surveillance, traitement et modulation de la chimiothérapie.Ouvrir → Nouveau Nouveau cours : Toxicité oculaire des conjugués anticorps-médicament — physiopathologie on-target et off-target, kératopathie microkystique, déficit en cellules souches limbiques, gradation CTCAE et prise en charge ADC-spécifique. Découvrir → Nouveau Nouveau cours : AINS topiques & cicatrisation cornéenne — kératolyse, réfutation de l'hypothèse excipient, voie COX et 12-HHT/BLT2, axe EMMPRIN/CD147, terrains à risque et conduite pratique. Découvrir → Nouveau Nouveau sous-chapitre : macrophages cornéens — chronologie des réponses, polarisation M1/M2, NLRP3, MIF, TGF-β (d'après Yaghmour et al., Life 2026). Découvrir →
Sommaire du cours ▾
  1. Introduction & enjeux
  2. Cicatrisation épithéliale
  3. Cicatrisation stromale
  4. Retards & défect épithélial persistant
  5. Fibrose cornéenne (haze)
  6. Ulcérations & CD147/MMP
  7. Privilège angiogénique
  8. Néovascularisation cornéenne
  9. Synthèse & points forts
  10. Tableau récapitulatif
  11. Références
Chapitre 1 sur 4

Cicatrisation cornéenne

Auteurs : Pr Éric Gabison, M. Cavaillé et C. Tolosa Leal — ophtalmologie, cornée & surface oculaire. Cours de référence, synthèse originale actualisée 2026, appuyée sur les travaux de l'équipe.

Introduction & enjeux

La cicatrisation cornéenne referme la plaie sans compromettre la transparence ni l'avascularité du tissu, ce qui la distingue de la réparation cutanée [1,2].

Une lésion peut intéresser l'épithélium seul, l'ensemble épithélium + stroma, et plus rarement l'endothélium (dont la capacité régénérative est très limitée chez l'homme). Traumatismes, gestes chirurgicaux et infections en sont les causes principales. La réponse réparatrice doit rétablir la fonction barrière épithéliale, reconstituer le stroma et préserver la clarté optique, tout en évitant trois écueils : la fibrose (opacité), le retard de cicatrisation (ulcération, fonte) et la néovascularisation.

Ce cours suit le dialogue épithélio-stromal, qui oriente la réparation vers la régénération transparente ou vers la fibrose. Nous suivrons la physiologie (réparation épithéliale puis stromale), les situations pathologiques (défect épithélial persistant, haze, ulcérations et interactions épithélio-stromales directes), puis le privilège angiogénique de la cornée et ses ruptures.

Ce qui conditionne le résultat

La réparation cornéenne doit être rapide, transparente et avasculaire. Le moment où l'épithélium et sa membrane basale se referment détermine le résultat : tant qu'ils restent ouverts, les signaux stromaux (TGF-β, PDGF, MMP) entretiennent fibrose et fonte [2,3].

Cicatrisation épithéliale & barrière

La première étape après une lésion épithéliale est l'élimination des cellules nécrotiques, facilitée par le balayage du film lacrymal et le clignement. En quelques minutes, les cellules du bord constituent un front de migration et se déplacent de façon centripète à environ 60 à 80 µm/h. La cinétique classique associe une phase de glissement (migration, sans mitose) puis une phase de prolifération qui restaure l'épaisseur épithéliale [2,10].

Mécanique de la migration

Pour avancer, les cellules démontent leurs hémidesmosomes (intégrine α6β4) sous l'action de métalloprotéinases, s'ancrent au stroma par des adhérences focales médiées par les intégrines (α5β1 pour la fibronectine), tandis que des câbles d'actine reliés par des jonctions adhérentes assurent une migration collective. Elles s'appuient sur une matrice provisoire riche en fibrine, fibronectine et acide hyaluronique, et sur un flux de facteurs de croissance (EGF, HGF, KGF) dont une partie provient du stroma sous-jacent — première illustration du couplage épithélio-stromal [2,4].

Membrane basale : le chef d'orchestre

Une fois la couche basale reconstituée, une nouvelle membrane basale épithéliale (MBE) est synthétisée (laminines 511/521, puis perlécane, nidogènes, collagène IV), et mûrit en ~6 semaines. Sa reconstitution ne joue pas qu'un rôle d'ancrage : elle régule le passage des cytokines vers le stroma. Selon le modèle de Wilson, la régénération de la MBE est le véritable interrupteur qui met fin à l'afflux de TGF-β/PDGF et donc à la fibrose [3]. À noter : la couche de Bowman ne se régénère pas, sans conséquence fonctionnelle notable.

Quatre conditions d'une bonne cicatrisation épithéliale

Une membrane basale saine, un apport suffisant en vitamine A, des larmes de bonne qualité et une cornée qui garde sa sensibilité : il suffit qu'un de ces quatre appuis manque pour que la fermeture épithéliale traîne.

Fonction barrière & jonctions serrées (occludine)

Au-delà de sa cicatrisation, l'épithélium forme une barrière grâce à ses jonctions serrées apicales, dont l'occludine est un composant clé. Nos travaux ont montré que l'inducteur des métalloprotéinases EMMPRIN/CD147 régule la quantité d'occludine à la surface cellulaire, en modulant l'expression de MMP-9 : une corrélation inverse entre EMMPRIN et occludine existe déjà à l'état physiologique, au fil de la différenciation épithéliale (Huet et al., Am J Pathol 2011). CD147 apparaît ainsi comme un régulateur de l'organisation épithéliale, et pas seulement un acteur de la maladie.

Renouvellement épithélial & cellules souches limbiques

L'épithélium se renouvelle en permanence à partir des cellules souches du limbe, selon le schéma « XYZ » de Thoft : prolifération basale (X), migration centripète (Y) et desquamation de surface (Z). La vitesse de ce renouvellement conditionne l'homéostasie de la surface et le devenir de l'épithélium après greffe de cornée.

Nos travaux ont quantifié ce turn-over. En couplant cytologie d'empreinte cornéenne et hybridation in situ en fluorescence (FISH) sur des greffes de sexe non apparié, on peut tracer l'origine — donneuse ou receveuse — de chaque cellule. Sur 24 prélèvements (21 patients greffés), un mosaïcisme a été retrouvé dans 13 cas, prouvant la persistance de cellules d'origine donneuse au centre du greffon pendant au moins 211 jours ; l'analyse de Kaplan-Meier établit une survie médiane de 385 jours — plus d'un an (Catanese et al., IOVS 2011).

Un renouvellement plus lent qu'attendu

Contrairement à l'idée d'un remplacement rapide du greffon par l'épithélium receveur, ces données indiquent une survie prolongée des cellules du donneur — donc un renouvellement lent au centre de la cornée — la ciclosporine 2 % tendant à retarder encore leur disparition (tendance non significative). L'immunomodulation influence donc l'homéostasie épithéliale post-greffe.

Cicatrisation stromale : kératocytes, cytokines & myofibroblastes

Le stroma représente l'essentiel de l'épaisseur cornéenne ; sa transparence dépend d'un arrangement régulier des fibres de collagène et du phénotype quiescent des kératocytes. Sa cicatrisation peut être régénérative (restitution transparente) ou fibrotique (opacité), et son orientation dépend directement de la réépithélialisation et de la reformation de la membrane basale [3,5].

Les trois temps de la réparation stromale

Une phase de destruction des tissus altérés (neutrophiles, macrophages, collagénases), une phase de synthèse (dépôt de collagène et de protéoglycanes par les fibroblastes), puis une phase de remodelage réorganisant la matrice pour retrouver la transparence.

Apoptose des kératocytes & zone acellulaire

Quand la barrière épithéliale se rompt, les cellules épithéliales libèrent IL-1α/β qui, en se liant aux kératocytes voisins, déclenchent leur apoptose (relayée par le TNF-α, le PAF et la forme soluble de FasL). Il se crée une zone acellulaire transitoire : cette redondance des signaux pro-apoptotiques limiterait l'invasion stromale (notamment virale) et réduirait le réservoir de futurs myofibroblastes [6].

Du kératocyte au myofibroblaste

Les kératocytes survivants deviennent des fibroblastes (migration dès la 24ᵉ heure), prolifèrent, puis se différencient en myofibroblastes sous l'effet du TGF-β (voie Smad) et du PDGF — facteurs normalement retenus loin du stroma par les membranes basales. Une partie des myofibroblastes provient aussi de fibrocytes médullaires circulants [14]. Reconnaissable à l'α-SMA en fibres de stress, le myofibroblaste est fortement contractile, synthétise une matrice abondante… et diffuse la lumière (perte de transparence). Chez l'homme, sa maturation prend 1 à 4 mois [5,2].

Des vésicules extracellulaires (exosomes) issues de l'épithélium, lorsqu'elles franchissent une membrane basale lésée, participent aussi à la conversion des kératocytes en myofibroblastes [11].

La clé : que le myofibroblaste ne « prenne » pas

Dans une cicatrisation normale, l'épithélium et sa membrane basale se reforment avant que les progéniteurs de myofibroblastes n'atteignent la maturité. La chute du TGF-β qui s'ensuit les rend de nouveau sensibles à l'IL-1 : ils entrent en apoptose avant de produire une matrice désorganisée. C'est ce timing qui autorise une réparation sans opacité, sous le contrôle d'un équilibre MMP / TIMP [5,6].

Glossaire des abréviations utilisées dans ce cours

Sigles et acronymes scientifiques employés au fil des 10 pages du cours, classés par ordre alphabétique.

AAV
virus adéno-associé (vecteur viral de thérapie génique)
ABCG2
transporteur ABCG2, marqueur des cellules souches limbiques
AINS
anti-inflammatoire non stéroïdien
AMT
greffe de membrane amniotique (Amniotic Membrane Transplantation)
anti-VEGF
traitement anti-angiogénique ciblant le VEGF
ASC
protéine adaptatrice de l'inflammasome (Apoptosis-associated Speck-like protein containing a CARD)
AVC
accident vasculaire cérébral
BrdU
bromodésoxyuridine, marqueur de prolifération cellulaire
CCL2
chimiokine CCL2, synonyme de MCP-1 ; recrute les monocytes circulants
CCR2
récepteur de CCL2 ; marqueur des monocytes/macrophages nouvellement recrutés
CD147
cluster de différenciation 147 ; synonyme de l'EMMPRIN et de la basigine
CD163
marqueur de macrophages M2 ; récepteur scavenger hémoglobine-haptoglobine
CD206
récepteur du mannose ; marqueur de polarisation M2
CD74
récepteur de surface du MIF
CDVA
acuité visuelle de loin corrigée (Corrected Distance Visual Acuity)
CGRP
peptide relié au gène de la calcitonine (Calcitonin Gene-Related Peptide)
CTGF
facteur de croissance du tissu conjonctif (Connective Tissue Growth Factor)
CX3CL1
fractalkine, chimiokine impliquée dans le recrutement des monocytes/macrophages
CXCR2/CXCR4
récepteurs de chimiokines, également récepteurs du MIF
DAMP
motif moléculaire associé aux dommages (Damage-Associated Molecular Pattern)
DEP
défect épithélial persistant
EGF
facteur de croissance épidermique (Epidermal Growth Factor)
EGFR
récepteur du facteur de croissance épidermique
EMMPRIN
inducteur des métalloprotéinases matricielles (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer) ; synonyme de CD147
ETDRS
échelle d'acuité visuelle de référence en recherche clinique (Early Treatment Diabetic Retinopathy Study)
FasL
ligand de Fas, protéine inductrice d'apoptose
FISH
hybridation in situ en fluorescence
GAG
glycosaminoglycane(s)
GM-CSF
facteur de stimulation des colonies de granulocytes-macrophages
GVH
maladie du greffon contre l'hôte (Graft-Versus-Host)
HGF
facteur de croissance des hépatocytes (Hepatocyte Growth Factor)
HIF-3α
facteur induit par l'hypoxie, sous-unité 3-alpha
HMGB1
High Mobility Group Box 1, alarmine relarguée par les cellules lésées (DAMP)
IC 95 %
intervalle de confiance à 95 %
IESD
interactions épithélio-stromales directes
IFN-γ
interféron gamma
IGF-1
facteur de croissance analogue à l'insuline de type 1
IL-1
interleukine-1
iNOS
NO-synthase inductible
IPAS
protéine à domaine PAS inhibitrice (inhibitory PAS domain protein)
IRM
imagerie par résonance magnétique
KGF
facteur de croissance des kératinocytes (Keratinocyte Growth Factor)
KNT
kératite neurotrophique
KPS
kératite ponctuée superficielle
LASIK
kératomileusis in situ assisté par laser (Laser-Assisted In Situ Keratomileusis)
LogMAR
échelle logarithmique d'acuité visuelle
LOX
lysyl oxydase, enzyme de réticulation du collagène
LPS
lipopolysaccharide bactérien
M1
macrophage à activation classique, à profil pro-inflammatoire
M2
macrophage à activation alternative, à profil pro-résolutif/réparateur (sous-types M2a-M2d, M2eff)
MBE
membrane basale épithéliale
MerTK
récepteur tyrosine kinase impliqué dans l'éfférocytose
MIF
facteur d'inhibition de la migration des macrophages (Macrophage Migration Inhibitory Factor)
MMP
métalloprotéinase matricielle (Matrix Metalloproteinase)
NEM IIB
néoplasie endocrinienne multiple de type IIB
NGF
facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor)
NLRP3
inflammasome NLRP3 (NOD-, LRP- and pyrin domain-containing protein 3)
NO
monoxyde d'azote
PACAP
polypeptide activateur de l'adénylate cyclase hypophysaire
PAF
facteur d'activation plaquettaire (Platelet-Activating Factor)
PAMP
motif moléculaire associé aux pathogènes (Pathogen-Associated Molecular Pattern)
PDGF
facteur de croissance dérivé des plaquettes (Platelet-Derived Growth Factor)
PEDF
facteur dérivé de l'épithélium pigmentaire (Pigment Epithelium-Derived Factor)
PGE₂
prostaglandine E2
PRK
photokératectomie réfractive (photoablation de surface au laser)
pro-NGF
précurseur du NGF
RGTA
agent matriciel de régénération tissulaire (ReGeneraTing Agent), ex. Cacicol
rhNGF
NGF recombinant humain (cénégermine)
ROS
espèces réactives de l'oxygène (Reactive Oxygen Species)
Smad
protéines effectrices de la voie de signalisation du TGF-β
SNC
système nerveux central
sVEGFR-1
forme soluble du récepteur-1 du VEGF (= sFlt-1)
sVEGFR-3
forme soluble du récepteur-3 du VEGF
TGF-β
facteur de croissance transformant bêta (Transforming Growth Factor beta)
TIMP
inhibiteur tissulaire des métalloprotéinases
TLR
récepteur de type Toll (Toll-Like Receptor)
TNF-α
facteur de nécrose tumorale alpha
TRPV4
canal ionique mécanosensible de la famille TRP (Transient Receptor Potential Vanilloid 4)
uPA
activateur du plasminogène de type urokinase
V1
branche ophtalmique du nerf trijumeau
VEGF
facteur de croissance de l'endothélium vasculaire (Vascular Endothelial Growth Factor)
VEGF-C
isoforme lymphangiogénique du VEGF
VIP
peptide intestinal vasoactif (Vasoactive Intestinal Peptide)
YAP/TAZ
effecteurs de la voie Hippo, senseurs de rigidité mécanique de la matrice
α-SMA
alpha-actine de muscle lisse, marqueur du myofibroblaste