Néovascularisation
Le privilège angiogénique (et lymphangiogénique) cornéen
La cornée est avasculaire, et cette absence de vaisseaux — sanguins et lymphatiques — est indispensable à sa transparence, à sa fonction réfractive et à son privilège immunitaire. Ce « privilège angiogénique » n'est pas passif : il résulte d'un équilibre actif entre facteurs pro- et anti-angiogéniques [7].
Inhibiteurs endogènes
Trois stratégies complémentaires maintiennent la cornée à l'écart des vaisseaux :
- Séquestrer le VEGF avant qu'il n'agisse. Le récepteur soluble sVEGFR-1 (sFlt-1), exprimé par l'épithélium cornéen, capte le VEGF circulant et l'empêche d'atteindre les cellules endothéliales — sa perte suffit à faire apparaître des vaisseaux, ce qui a établi que l'avascularité cornéenne dépend directement du sVEGFR-1 [8].
- Bloquer directement les cellules endothéliales vasculaires. L'angiostatine, l'endostatine, les thrombospondines et l'IPAS (inhibitory PAS domain protein, une forme tronquée du facteur de transcription HIF-3α qui agit comme inhibiteur dominant-négatif de la réponse hypoxique [17]) agissent en aval : elles favorisent l'apoptose des cellules endothéliales ou inhibent les intégrines nécessaires à leur migration. Le PEDF (pigment epithelium-derived factor) figure parmi les inhibiteurs endogènes les plus puissants connus [15].
- Répéter la même logique côté lymphatique. Un récepteur soluble VEGFR-3 (sVEGFR-3) séquestre le VEGF-C et éteint la lymphangiogenèse, assurant l'a-lymphaticité cornéenne [9,16] — un mécanisme aussi déterminant que le versant sanguin, car c'est la voie lymphatique qui permet au système immunitaire du receveur de « voir » le greffon et de s'y sensibiliser.
La clarté optique repose sur un frein angiogénique permanent. Tant que la balance penche du côté anti-angiogénique, ni vaisseau sanguin ni vaisseau lymphatique ne colonise le stroma — ce qui protège aussi la cornée du système immunitaire.
Néovascularisation cornéenne
Diverses pathologies rompent cet équilibre et déclenchent une néovascularisation : kératites infectieuses, brûlures chimiques, maladies inflammatoires et hypoxie chronique du port excessif de lentilles. La réponse associe souvent hém-angiogenèse et lymph-angiogenèse, cette dernière étant particulièrement délétère pour l'immunité de greffe [7,9].
Les conséquences sont doubles. La néovascularisation compromet la transparence, mais elle facilite aussi l'infiltration de cellules immunitaires et de cellules présentatrices d'antigène, et affaiblit le privilège immunitaire — majorant le risque de rejet en cas de greffe. Sur le plan sémiologique, l'évolution des néovaisseaux stromaux suit typiquement : œdème → hémorragie → kératopathie lipidique et fibrose.
Un maillon protéolytique relie ce chapitre au précédent : les MMP ne font pas que dégrader la matrice, elles génèrent aussi des inhibiteurs de l'angiogenèse. L'angiostatine (fragment kringle K1-4 du plasminogène) est produite par clivage protéolytique, notamment par la stromélysine-1 (MMP-3) ; après kératectomie à l'excimer, angiostatine et endostatine se co-localisent avec les MMP, indiquant que celles-ci façonnent ces molécules anti-angiogéniques et participent au maintien de l'avascularité (Gabison et al., 2004). Le système protéolytique a donc un double visage : destructeur pour le stroma (fonte), protecteur du privilège vasculaire. La classification des mécanismes de la néovascularisation cornéenne a été posée dans ce cadre (Chang, Gabison, Kato & Azar, 2001).
La prise en charge vise d'abord la cause (contrôle de l'inflammation et de la surface) ; les options ciblées incluent les anti-VEGF et la diathermie/photocoagulation des vaisseaux nourriciers, dans une logique de préparation des greffes à haut risque.
La néovascularisation ne coûte pas que la transparence optique : en ouvrant la cornée aux cellules immunitaires, elle sape sa « transparence immunologique ». Maîtriser l'inflammation, l'hém- et la lymph-angiogenèse conditionne la survie des greffes à haut risque [9].
Glossaire des abréviations utilisées dans ce cours
Sigles et acronymes scientifiques employés au fil des 10 pages du cours, classés par ordre alphabétique.
Aucun terme trouvé.
- AAV
- virus adéno-associé (vecteur viral de thérapie génique)
- ABCG2
- transporteur ABCG2, marqueur des cellules souches limbiques
- AINS
- anti-inflammatoire non stéroïdien
- AMT
- greffe de membrane amniotique (Amniotic Membrane Transplantation)
- anti-VEGF
- traitement anti-angiogénique ciblant le VEGF
- ASC
- protéine adaptatrice de l'inflammasome (Apoptosis-associated Speck-like protein containing a CARD)
- AVC
- accident vasculaire cérébral
- BrdU
- bromodésoxyuridine, marqueur de prolifération cellulaire
- CCL2
- chimiokine CCL2, synonyme de MCP-1 ; recrute les monocytes circulants
- CCR2
- récepteur de CCL2 ; marqueur des monocytes/macrophages nouvellement recrutés
- CD147
- cluster de différenciation 147 ; synonyme de l'EMMPRIN et de la basigine
- CD163
- marqueur de macrophages M2 ; récepteur scavenger hémoglobine-haptoglobine
- CD206
- récepteur du mannose ; marqueur de polarisation M2
- CD74
- récepteur de surface du MIF
- CDVA
- acuité visuelle de loin corrigée (Corrected Distance Visual Acuity)
- CGRP
- peptide relié au gène de la calcitonine (Calcitonin Gene-Related Peptide)
- CTGF
- facteur de croissance du tissu conjonctif (Connective Tissue Growth Factor)
- CX3CL1
- fractalkine, chimiokine impliquée dans le recrutement des monocytes/macrophages
- CXCR2/CXCR4
- récepteurs de chimiokines, également récepteurs du MIF
- DAMP
- motif moléculaire associé aux dommages (Damage-Associated Molecular Pattern)
- DEP
- défect épithélial persistant
- EGF
- facteur de croissance épidermique (Epidermal Growth Factor)
- EGFR
- récepteur du facteur de croissance épidermique
- EMMPRIN
- inducteur des métalloprotéinases matricielles (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer) ; synonyme de CD147
- ETDRS
- échelle d'acuité visuelle de référence en recherche clinique (Early Treatment Diabetic Retinopathy Study)
- FasL
- ligand de Fas, protéine inductrice d'apoptose
- FISH
- hybridation in situ en fluorescence
- GAG
- glycosaminoglycane(s)
- GM-CSF
- facteur de stimulation des colonies de granulocytes-macrophages
- GVH
- maladie du greffon contre l'hôte (Graft-Versus-Host)
- HGF
- facteur de croissance des hépatocytes (Hepatocyte Growth Factor)
- HIF-3α
- facteur induit par l'hypoxie, sous-unité 3-alpha
- HMGB1
- High Mobility Group Box 1, alarmine relarguée par les cellules lésées (DAMP)
- IC 95 %
- intervalle de confiance à 95 %
- IESD
- interactions épithélio-stromales directes
- IFN-γ
- interféron gamma
- IGF-1
- facteur de croissance analogue à l'insuline de type 1
- IL-1
- interleukine-1
- iNOS
- NO-synthase inductible
- IPAS
- protéine à domaine PAS inhibitrice (inhibitory PAS domain protein)
- IRM
- imagerie par résonance magnétique
- KGF
- facteur de croissance des kératinocytes (Keratinocyte Growth Factor)
- KNT
- kératite neurotrophique
- KPS
- kératite ponctuée superficielle
- LASIK
- kératomileusis in situ assisté par laser (Laser-Assisted In Situ Keratomileusis)
- LogMAR
- échelle logarithmique d'acuité visuelle
- LOX
- lysyl oxydase, enzyme de réticulation du collagène
- LPS
- lipopolysaccharide bactérien
- M1
- macrophage à activation classique, à profil pro-inflammatoire
- M2
- macrophage à activation alternative, à profil pro-résolutif/réparateur (sous-types M2a-M2d, M2eff)
- MBE
- membrane basale épithéliale
- MerTK
- récepteur tyrosine kinase impliqué dans l'éfférocytose
- MIF
- facteur d'inhibition de la migration des macrophages (Macrophage Migration Inhibitory Factor)
- MMP
- métalloprotéinase matricielle (Matrix Metalloproteinase)
- NEM IIB
- néoplasie endocrinienne multiple de type IIB
- NGF
- facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor)
- NLRP3
- inflammasome NLRP3 (NOD-, LRP- and pyrin domain-containing protein 3)
- NO
- monoxyde d'azote
- PACAP
- polypeptide activateur de l'adénylate cyclase hypophysaire
- PAF
- facteur d'activation plaquettaire (Platelet-Activating Factor)
- PAMP
- motif moléculaire associé aux pathogènes (Pathogen-Associated Molecular Pattern)
- PDGF
- facteur de croissance dérivé des plaquettes (Platelet-Derived Growth Factor)
- PEDF
- facteur dérivé de l'épithélium pigmentaire (Pigment Epithelium-Derived Factor)
- PGE₂
- prostaglandine E2
- PRK
- photokératectomie réfractive (photoablation de surface au laser)
- pro-NGF
- précurseur du NGF
- RGTA
- agent matriciel de régénération tissulaire (ReGeneraTing Agent), ex. Cacicol
- rhNGF
- NGF recombinant humain (cénégermine)
- ROS
- espèces réactives de l'oxygène (Reactive Oxygen Species)
- Smad
- protéines effectrices de la voie de signalisation du TGF-β
- SNC
- système nerveux central
- sVEGFR-1
- forme soluble du récepteur-1 du VEGF (= sFlt-1)
- sVEGFR-3
- forme soluble du récepteur-3 du VEGF
- TGF-β
- facteur de croissance transformant bêta (Transforming Growth Factor beta)
- TIMP
- inhibiteur tissulaire des métalloprotéinases
- TLR
- récepteur de type Toll (Toll-Like Receptor)
- TNF-α
- facteur de nécrose tumorale alpha
- TRPV4
- canal ionique mécanosensible de la famille TRP (Transient Receptor Potential Vanilloid 4)
- uPA
- activateur du plasminogène de type urokinase
- V1
- branche ophtalmique du nerf trijumeau
- VEGF
- facteur de croissance de l'endothélium vasculaire (Vascular Endothelial Growth Factor)
- VEGF-C
- isoforme lymphangiogénique du VEGF
- VIP
- peptide intestinal vasoactif (Vasoactive Intestinal Peptide)
- YAP/TAZ
- effecteurs de la voie Hippo, senseurs de rigidité mécanique de la matrice
- α-SMA
- alpha-actine de muscle lisse, marqueur du myofibroblaste