Quand la cornée ne sent plus rien : comprendre la kératite neurotrophique
Un ulcère de cornée indolore évoque une kératite neurotrophique : la cornée a perdu sa sensibilité, et avec elle une part de sa capacité de réparation.
Les nerfs ne servent pas qu'à sentir
Les fibres du nerf trijumeau qui innervent la cornée ne transmettent pas seulement la douleur. Elles libèrent en permanence des médiateurs — substance P, CGRP, facteur de croissance nerveux — qui entretiennent l'épithélium, stimulent sa division et sa migration, et déclenchent le clignement et la sécrétion lacrymale réflexes.
Quand cette innervation disparaît, trois choses se produisent en même temps : l'épithélium perd son support trophique, le clignement se raréfie, et le film lacrymal s'appauvrit. La cornée s'assèche, s'ulcère — et le patient ne s'en aperçoit pas, puisqu'il ne ressent rien.
D'où vient la perte de sensibilité
- Le zona ophtalmique et l'herpès cornéen : les causes les plus fréquentes. Le virus lèse directement les fibres nerveuses.
- Le diabète, par la neuropathie qui atteint aussi les nerfs cornéens.
- La chirurgie : toute incision cornéenne sectionne des nerfs. Après un LASIK, la sensibilité met des mois à revenir ; après une greffe transfixiante, davantage.
- Les lésions du trijumeau : chirurgie d'un neurinome, accident vasculaire, tumeur.
- L'usage prolongé de collyres toxiques ou conservés.
Trois stades, trois urgences différentes
Stade 1 : la surface est irrégulière, avec une kératite ponctuée et un film lacrymal instable, mais l'épithélium est continu. C'est le moment où tout est encore simple.
Stade 2 : un défaut épithélial persistant s'est installé, souvent ovale, à bords surélevés et lisses — un ulcère qui ne se referme pas et ne fait pas mal.
Stade 3 : l'ulcère creuse le stroma, avec un risque de fonte et de perforation.
La conséquence pratique est que la surveillance ne peut pas reposer sur les symptômes. Un patient dont la cornée est insensible doit être examiné régulièrement même s'il se sent bien.
Ce que l'on sait faire aujourd'hui
Le premier geste est toujours d'alléger : supprimer les collyres inutiles et les conservateurs, qui aggravent une surface déjà fragile.
Viennent ensuite la protection — lubrifiants sans conservateur, lentille pansement, et lorsque l'occlusion des paupières est insuffisante, une tarsorraphie ou un ptosis provoqué, réversibles l'un comme l'autre — puis la substitution : collyre au sérum autologue, qui apporte les facteurs de croissance manquants.
Depuis quelques années s'y ajoute un traitement spécifique : la cénégermine, facteur de croissance nerveux humain recombinant, qui vise directement le mécanisme de la maladie et dispose d'une autorisation de mise sur le marché dans les stades 2 et 3. Les formes les plus sévères peuvent relever d'une greffe de membrane amniotique, et certaines équipes proposent une réinnervation cornéenne chirurgicale.
Questions fréquentes
- Un ulcère de la cornée peut-il ne pas faire mal ?
- Oui, et c'est précisément le signe d'une kératite neurotrophique : la cornée ayant perdu sa sensibilité, l'ulcère progresse sans douleur.
- La sensibilité de la cornée revient-elle après une chirurgie ?
- Le plus souvent oui, progressivement, sur plusieurs mois après un LASIK. Après une greffe transfixiante, la récupération est plus lente et parfois incomplète.
- Existe-t-il un traitement de la kératite neurotrophique ?
- Oui. Outre la protection de la surface et le sérum autologue, la cénégermine, facteur de croissance nerveux recombinant, dispose d'une autorisation dans les stades 2 et 3.
À lire aussi
Mis à jour le 26 août 2026 · Ces informations sont à visée éducative et ne remplacent pas une consultation.