Cicatrisation pathologique
Retards de cicatrisation & défect épithélial persistant
Certains terrains fragilisent la réépithélialisation : perte de sensibilité cornéenne (kératite neurotrophique), diabète, œil sec sévère, insuffisance en cellules souches du limbe, séquelles de brûlure chimique ou mauvaise occlusion palpébrale (exposition). On parle de défect épithélial persistant (DEP) lorsqu'une perte épithéliale ne cicatrise pas après environ une semaine. Non refermé, il amincit le stroma et conduit à l'ulcère de cornée [1,4].
Mécanismes des principaux terrains
La kératite neurotrophique traduit la perte du support trophique des nerfs cornéens (substance P, CGRP, IGF-1, NGF), essentiels à la migration et à l'adhérence épithéliales. Le diabète associe hypoesthésie, anomalies de la membrane basale et glycation de la matrice. L'insuffisance limbique, congénitale (aniridie) ou acquise (brûlure), tarit le renouvellement épithélial et laisse la conjonctive envahir la cornée. L'intégrité de la membrane basale est déterminante : ses anomalies dystrophiques (par ex. Cogan / map-dot-fingerprint) entretiennent des érosions récidivantes.
Œil sec : rupture de barrière par voie EMMPRIN–MMP-9–occludine
La sécheresse oculaire illustre parfaitement la fragilisation épithéliale. L'hyperosmolarité des larmes active la surface et, comme nous l'avons montré, augmente EMMPRIN/CD147 et MMP-9, entraînant le clivage de l'occludine et la désorganisation des jonctions serrées ; l'invalidation génétique de MMP-9 (ou d'EMMPRIN) protège de cette rupture de barrière (Huet et al., Am J Pathol 2011). Ce mécanisme relie directement inflammation de surface et défaut de cicatrisation.
Iatrogénie
Plusieurs traitements ralentissent la cicatrisation : conservateurs (benzalkonium, polyquaternium-1), AINS topiques, aminosides, corticoïdes et anesthésiques de surface (la proparacaïne inhibe la synthèse d'actine et donc la migration). Enfin, une désynchronisation migration/prolifération produit des berges hyperplasiées qu'il faut débrider.
1) Des berges épithéliales en relief (hyperplasiées) bloquent la fermeture : elles doivent être débridées. 2) Une fluorescéine qui s'infiltre sous les berges évoque une kératite herpétique — l'effet cytopathogène du virus empêche les cellules des bords de reformer leurs adhésions.
Fibrose cornéenne (haze) & myofibroblastes
Quand l'épithélium ne se referme pas — ou que la membrane basale ne se régénère pas —, les kératocytes restent exposés en continu au TGF-β1/β2 et au PDGF, d'origine épithéliale. Ce signal initial déclenche, une fois au stroma, une boucle autocrine : les myofibroblastes en cours de différenciation se mettent à leur tour à produire du TGF-β, tout en induisant simultanément l'expression de son propre récepteur (TGF-βRI/II) — s'affranchissant ainsi progressivement du signal épithélial initial pour entretenir eux-mêmes leur différenciation. C'est cette boucle qui mène les myofibroblastes à maturité complète [3,5].
Présents en grand nombre près de la plaie, ils déposent une matrice désorganisée (fibronectine, collagène III, ténascine, glycosaminoglycanes) et expriment, outre l'α-SMA, la vimentine et la desmine. Ces cellules et leur matrice diffusent la lumière : c'est la fibrose cornéenne, cliniquement le haze. On distingue schématiquement un haze précoce (cellulaire, souvent régressif) d'un haze tardif (matriciel, plus tenace).
Le processus n'est pas toujours définitif. Si la membrane basale épithéliale se reconstitue suffisamment tôt, les taux stromaux de TGF-β et de PDGF chutent, la boucle autocrine s'éteint faute d'entretien, les myofibroblastes entrent en apoptose, et les kératocytes recolonisent puis réorganisent la matrice — l'opacité peut régresser, voire disparaître, sur plusieurs années. Après des lésions sévères, la boucle autocrine peut au contraire s'être suffisamment auto-entretenue pour que l'opacité reste permanente malgré la réépithélialisation [6].
Le haze est surtout étudié après photoablation de surface (PRK) : l'intensité de la réponse cicatricielle (apoptose kératocytaire puis densité de myofibroblastes) explique les différences de haze et de régression entre PRK et LASIK, et justifie l'usage de la mitomycine C peropératoire dans les fortes corrections [13,14].
Le pronostic de l'opacité se joue sur la reformation de la membrane basale : tant qu'elle est absente, l'afflux de TGF-β et PDGF d'origine épithéliale alimente la boucle autocrine qui entretient les myofibroblastes ; dès qu'elle se reconstitue, l'apport épithélial se tarit — mais si la boucle autocrine s'est déjà suffisamment auto-entretenue (récepteur induit, production propre de TGF-β), la porte reste fermée et l'opacité peut persister malgré tout. Cette logique sous-tend l'intérêt des stratégies préservant ou restaurant la MBE le plus tôt possible [3].
→ Voir aussi : en amont de ce TGF-β épithélial, les macrophages cornéens sont la source principale du TGF-β et du PDGF qui entretiennent cette boucle — détail du rôle du TGF-β dans le sous-chapitre dédié.
Ulcérations, fonte stromale & interactions épithélio-stromales directes (CD147/MMP)
En l'absence de fermeture, l'amincissement stromal peut aller jusqu'à la perforation, d'autant plus vite que le terrain est inflammatoire ou que des agents iatrogènes sont employés. Après la lésion initiale, les kératocytes sous-jacents entrent d'abord en apoptose ; en cicatrisation normale, ils recolonisent ensuite le stroma antérieur à mesure que la membrane basale épithéliale se reconstitue, ce qui les maintient séparés de l'épithélium. Mais le retard prolongé empêche cette maturation de la membrane basale, parfois jusqu'à la disparition de la membrane de Bowman — qui, à la différence de la membrane basale épithéliale, ne se régénère pas une fois détruite : la même recolonisation aboutit alors à un contact direct, potentiellement durable, entre l'épithélium et les kératocytes sous-épithéliaux — ce sont les interactions épithélio-stromales directes (IESD), toujours pathologiques [4,5].
EMMPRIN/CD147 : inducteur des métalloprotéinases
Ce dialogue pathologique est en grande partie médié par la glycoprotéine transmembranaire EMMPRIN/CD147 (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer, basigine). Au contact direct des fibroblastes, l'épithélium exprime CD147, qui induit la synthèse stromale des MMP (MMP-1, -2, -3, -9) et favorise la différenciation myofibroblastique. Faiblement présent dans la cornée saine (où il est surtout épithélial), il est fortement surexprimé dans les cornées ulcérées, induit dans le stroma antérieur et co-localisé avec la MMP-2 à l'interface épithélio-stromale ; in vitro, le contact direct de fibroblastes avec des membranes épithéliales riches en EMMPRIN induit MMP-1/-2, effet aboli par un anticorps bloquant anti-EMMPRIN — preuve du rôle causal de CD147 (Gabison et al., Am J Pathol 2005). Cette induction dérégulée entretient la collagénolyse et le retard de cicatrisation, et fait de CD147 une cible thérapeutique (Gabison et al., Prog Retin Eye Res 2009). Le même axe EMMPRIN → MMP-9 déstabilise par ailleurs la barrière épithéliale en clivant l'occludine (Huet et al., 2011).
Fonte ou fibrose ? L'inversion du rôle du TGF-β
En signalisation diffusible, le TGF-β prédomine sur l'IL-1, inhibe l'expression des collagénases et favorise l'accumulation matricielle : la différenciation s'oriente vers un myofibroblaste de fibrose (haze). Au contact direct épithélio-stromal, en revanche, l'expression de l'EMMPRIN reste sous le contrôle transcriptionnel du TGF-β, dont la fonction s'inverse alors : anti-protéolytique en signalisation diffusible, il devient pro-lytique en induisant l'axe CD147 → MMP. Il en résulte un phénotype distinct, le myofibroblaste de lyse — producteur de MMP plutôt que de matrice, également α-SMA⁺ mais de finalité opposée au précédent, et préférentiellement retrouvé dans les cornées ulcérées où la dégradation prédomine (Gabison et al., 2009). Un même marqueur peut ainsi correspondre à deux phénotypes fonctionnellement opposés : c'est la voie d'induction — signalisation diffusible du TGF-β versus contact direct médié par l'EMMPRIN — qui détermine l'orientation fibrotique ou lytique de la différenciation myofibroblastique.
Balance MMP / TIMP et cercle vicieux
Les MMP sont des endopeptidases zinc-dépendantes qui dégradent matrice et membrane basale ; leur activité est normalement bridée par les inhibiteurs tissulaires (TIMP) et sériques (α2-macroglobuline) — d'où l'intérêt du sérum autologue. En contexte inflammatoire, l'infiltration excessive de monocytes, macrophages et neutrophiles libère un surcroît de MMP : l'équilibre bascule vers la collagénolyse et le stroma s'amincit. La polyarthrite rhumatoïde, souvent déficitaire en TIMP, en est l'exemple typique (kératolyses centrales). S'installe un cercle vicieux : les produits de dégradation du collagène sont chimiotactiques pour les polynucléaires, qui appellent une nouvelle vague inflammatoire et davantage de MMP [5,4].
Inducteur des MMP au contact épithélio-stromal et régulateur de la barrière (occludine), CD147 relie fonte stromale, retard de cicatrisation et rupture de barrière de l'œil sec. Sa surexpression signe la rupture de l'équilibre synthèse/dégradation qui protège normalement le stroma — d'où son intérêt comme cible thérapeutique. Des inhibiteurs de MMP (chélateurs, tétracyclines — effet anti-collagénolytique indépendant de l'action antibactérienne) complètent l'arsenal.
→ Pour une revue détaillée des agents anti-MMP/anti-fonte et de l'ensemble des modulateurs pharmacologiques de la cicatrisation cornéenne (niveaux de preuve, disponibilité réglementaire, bibliographie), voir Facteurs modulant la cicatrisation cornéenne — passé, présent et futur (36 fiches détaillées par agent, avec bibliographie sourcée).
→ Sur le rôle spécifique des macrophages dans cette balance MMP/TIMP, voir le sous-chapitre Macrophages cornéens — NLRP3, MIF, TGF-β & fibrose.
→ Pour un cours entier dédié au mécanisme EMMPRIN/CD147 et aux interactions épithélio-stromales directes (barrières anatomiques, boucle d'amplification, deux destins cicatriciels), voir Cicatrisation pathologique : interactions épithélio-stromales directes.
Glossaire des abréviations utilisées dans ce cours
Sigles et acronymes scientifiques employés au fil des 10 pages du cours, classés par ordre alphabétique.
Aucun terme trouvé.
- AAV
- virus adéno-associé (vecteur viral de thérapie génique)
- ABCG2
- transporteur ABCG2, marqueur des cellules souches limbiques
- AINS
- anti-inflammatoire non stéroïdien
- AMT
- greffe de membrane amniotique (Amniotic Membrane Transplantation)
- anti-VEGF
- traitement anti-angiogénique ciblant le VEGF
- ASC
- protéine adaptatrice de l'inflammasome (Apoptosis-associated Speck-like protein containing a CARD)
- AVC
- accident vasculaire cérébral
- BrdU
- bromodésoxyuridine, marqueur de prolifération cellulaire
- CCL2
- chimiokine CCL2, synonyme de MCP-1 ; recrute les monocytes circulants
- CCR2
- récepteur de CCL2 ; marqueur des monocytes/macrophages nouvellement recrutés
- CD147
- cluster de différenciation 147 ; synonyme de l'EMMPRIN et de la basigine
- CD163
- marqueur de macrophages M2 ; récepteur scavenger hémoglobine-haptoglobine
- CD206
- récepteur du mannose ; marqueur de polarisation M2
- CD74
- récepteur de surface du MIF
- CDVA
- acuité visuelle de loin corrigée (Corrected Distance Visual Acuity)
- CGRP
- peptide relié au gène de la calcitonine (Calcitonin Gene-Related Peptide)
- CTGF
- facteur de croissance du tissu conjonctif (Connective Tissue Growth Factor)
- CX3CL1
- fractalkine, chimiokine impliquée dans le recrutement des monocytes/macrophages
- CXCR2/CXCR4
- récepteurs de chimiokines, également récepteurs du MIF
- DAMP
- motif moléculaire associé aux dommages (Damage-Associated Molecular Pattern)
- DEP
- défect épithélial persistant
- EGF
- facteur de croissance épidermique (Epidermal Growth Factor)
- EGFR
- récepteur du facteur de croissance épidermique
- EMMPRIN
- inducteur des métalloprotéinases matricielles (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer) ; synonyme de CD147
- ETDRS
- échelle d'acuité visuelle de référence en recherche clinique (Early Treatment Diabetic Retinopathy Study)
- FasL
- ligand de Fas, protéine inductrice d'apoptose
- FISH
- hybridation in situ en fluorescence
- GAG
- glycosaminoglycane(s)
- GM-CSF
- facteur de stimulation des colonies de granulocytes-macrophages
- GVH
- maladie du greffon contre l'hôte (Graft-Versus-Host)
- HGF
- facteur de croissance des hépatocytes (Hepatocyte Growth Factor)
- HIF-3α
- facteur induit par l'hypoxie, sous-unité 3-alpha
- HMGB1
- High Mobility Group Box 1, alarmine relarguée par les cellules lésées (DAMP)
- IC 95 %
- intervalle de confiance à 95 %
- IESD
- interactions épithélio-stromales directes
- IFN-γ
- interféron gamma
- IGF-1
- facteur de croissance analogue à l'insuline de type 1
- IL-1
- interleukine-1
- iNOS
- NO-synthase inductible
- IPAS
- protéine à domaine PAS inhibitrice (inhibitory PAS domain protein)
- IRM
- imagerie par résonance magnétique
- KGF
- facteur de croissance des kératinocytes (Keratinocyte Growth Factor)
- KNT
- kératite neurotrophique
- KPS
- kératite ponctuée superficielle
- LASIK
- kératomileusis in situ assisté par laser (Laser-Assisted In Situ Keratomileusis)
- LogMAR
- échelle logarithmique d'acuité visuelle
- LOX
- lysyl oxydase, enzyme de réticulation du collagène
- LPS
- lipopolysaccharide bactérien
- M1
- macrophage à activation classique, à profil pro-inflammatoire
- M2
- macrophage à activation alternative, à profil pro-résolutif/réparateur (sous-types M2a-M2d, M2eff)
- MBE
- membrane basale épithéliale
- MerTK
- récepteur tyrosine kinase impliqué dans l'éfférocytose
- MIF
- facteur d'inhibition de la migration des macrophages (Macrophage Migration Inhibitory Factor)
- MMP
- métalloprotéinase matricielle (Matrix Metalloproteinase)
- NEM IIB
- néoplasie endocrinienne multiple de type IIB
- NGF
- facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor)
- NLRP3
- inflammasome NLRP3 (NOD-, LRP- and pyrin domain-containing protein 3)
- NO
- monoxyde d'azote
- PACAP
- polypeptide activateur de l'adénylate cyclase hypophysaire
- PAF
- facteur d'activation plaquettaire (Platelet-Activating Factor)
- PAMP
- motif moléculaire associé aux pathogènes (Pathogen-Associated Molecular Pattern)
- PDGF
- facteur de croissance dérivé des plaquettes (Platelet-Derived Growth Factor)
- PEDF
- facteur dérivé de l'épithélium pigmentaire (Pigment Epithelium-Derived Factor)
- PGE₂
- prostaglandine E2
- PRK
- photokératectomie réfractive (photoablation de surface au laser)
- pro-NGF
- précurseur du NGF
- RGTA
- agent matriciel de régénération tissulaire (ReGeneraTing Agent), ex. Cacicol
- rhNGF
- NGF recombinant humain (cénégermine)
- ROS
- espèces réactives de l'oxygène (Reactive Oxygen Species)
- Smad
- protéines effectrices de la voie de signalisation du TGF-β
- SNC
- système nerveux central
- sVEGFR-1
- forme soluble du récepteur-1 du VEGF (= sFlt-1)
- sVEGFR-3
- forme soluble du récepteur-3 du VEGF
- TGF-β
- facteur de croissance transformant bêta (Transforming Growth Factor beta)
- TIMP
- inhibiteur tissulaire des métalloprotéinases
- TLR
- récepteur de type Toll (Toll-Like Receptor)
- TNF-α
- facteur de nécrose tumorale alpha
- TRPV4
- canal ionique mécanosensible de la famille TRP (Transient Receptor Potential Vanilloid 4)
- uPA
- activateur du plasminogène de type urokinase
- V1
- branche ophtalmique du nerf trijumeau
- VEGF
- facteur de croissance de l'endothélium vasculaire (Vascular Endothelial Growth Factor)
- VEGF-C
- isoforme lymphangiogénique du VEGF
- VIP
- peptide intestinal vasoactif (Vasoactive Intestinal Peptide)
- YAP/TAZ
- effecteurs de la voie Hippo, senseurs de rigidité mécanique de la matrice
- α-SMA
- alpha-actine de muscle lisse, marqueur du myofibroblaste