Pr Eric E. GabisonCornée et surface oculaire · Paris
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AccueilAINS & cicatrisation cornéenne › L'hypothèse tocophersolan : pourquoi elle ne tient pas
Sommaire du cours ▾
  1. Le modèle du double coup
  2. L'épidémie américaine de 1998-1999
  3. Les séries princeps
  4. Le signal par molécule
  5. Contextes chirurgicaux
  6. Incidence : le vide méthodologique
  7. Le raisonnement de 1999-2002
  8. Compositions comparées
  9. Les faits qui réfutent l'hypothèse
  10. L'argument topographique
  11. Le TPGS : véhicule, pas toxique
  12. COX-1 et COX-2 dans la cornée
  13. La PGE2 n'est pas le moteur
  14. Le 12-HHT et le récepteur BLT2
  15. Signaux lipidiques de la réparation
  16. Aspirine, AINS non acétylants et coxibs
  17. MMP, TIMP et interface épithélio-stromale
  18. EMMPRIN/CD147, point de commande
  19. Hypoesthésie cornéenne induite
  20. Hiérarchie des mécanismes
  21. Terrains à risque
  22. Avant de prescrire
  23. Pendant le traitement
  24. Devant une kératolyse suspectée
  25. Bibliographie
Chapitre 2 sur 5

L'hypothèse tocophersolan : pourquoi elle ne tient pas

Pendant vingt-cinq ans, la littérature secondaire a attribué l'épidémie américaine à un excipient — le tocophersolan, solubilisant à la vitamine E du générique incriminé. Cette hypothèse est aujourd'hui réfutée deux fois : par la formulation et par la topographie de l'induction des MMP. Ce chapitre reprend le raisonnement pas à pas, parce que l'erreur est instructive et qu'elle continue d'être citée.

Le raisonnement de 1999-2002

L'argument était bien construit. Le principe actif était identique dans les deux produits : diclofénac sodique 0,1 %. Le signal se concentrait sur un seul d'entre eux, et il a disparu avec son retrait. La différence devait donc tenir au véhicule. Le générique Falcon utilisait comme solubilisant le tocophersolan (d-α-tocophéryl polyéthylène glycol 1000 succinate, TPGS), là où le princeps utilisait l'huile de ricin polyoxyéthylée.

Le support biologique invoqué était que le TPGS « inhibe la prolifération des cellules épithéliales et induit l'apoptose ». En remontant aux sources, ce support est ténu : il repose sur des travaux portant sur l'épithélium pigmentaire rétinien et sur le succinate de tocophéryle — non sur le TPGS et non sur la cornée. Sakamoto et al. montrent une inhibition de la prolifération et de la migration des cellules de l'EPR bovin sans altération de la viabilité — et ces auteurs y voyaient un bénéfice thérapeutique potentiel. L'extrapolation à l'épithélium cornéen humain n'a jamais été validée expérimentalement.

Précision sur l'article de Hargrave

Le titre de Hargrave 2002 porte l'hypothèse (« Possible role of the vitamin E solubilizer… »), mais le corps de l'article ne nomme jamais le tocophersolan dans ses résultats. Ses conclusions sont : distribution uniforme et non réparatrice de l'expression des MMP, « suggérant l'implication d'un agent extérieur ». C'est le titre, plus que les résultats, qui a été repris par la littérature ultérieure.

L'hypothèse excipient ne repose donc pas, chez Hargrave, sur une donnée chimique ou toxicologique : elle repose entièrement sur un argument topographique. Si l'expression des MMP était le fait d'une réponse de réparation, elle serait localisée au site lésé ; puisqu'elle est diffuse, elle traduit l'action d'un agent appliqué à toute la surface. La solidité de l'hypothèse tient donc à la validité de cette prémisse — et c'est sur elle que porte la réfutation.

Compositions comparées

États-Unis, 1998-1999

Voltaren Ophthalmic 0,1 % (princeps)Générique Falcon 0,1 %
SolubilisantPolyoxyl 35 castor oilTocophersolan (vitamine E TPGS)
ConservateurAcide sorbique 2 mg/mLnon documenté
ChélateurÉdétate disodique 1 mg/mLnon documenté
TamponAcide borique, trométaminenon documenté
Réserve documentaire

Aucune notice primaire du produit Falcon n'a pu être retrouvée. Seul le tocophersolan est nommé, et uniquement dans la littérature secondaire ; sa concentration est inconnue. Cette colonne ne doit pas être complétée par déduction : aucune source vérifiable n'attribue de chlorure de benzalkonium, de Solutol HS15 ni d'octoxynol 40 à ce produit.

France et Europe, formulations actuelles

SpécialitéExcipients notablesBAKTocophersolan
Voltarenophta 0,1 % unidoseHuile de ricin polyoxyéthylée, trométamol, acide boriquenonnon
Voltarenophtabak 1 mg/mLRicinoléate de macrogolglycérol, trométamol, acide borique (filtre ABAK)nonnon
Indocollyre 0,1 %Arginine, hydroxypropylbétadex ; thiomersal en multidosenonnon
Acular 0,5 %Octoxinol 40, édétate disodiqueoui (0,01 %)non
Nevanac 1 et 3 mg/mLTyloxapol ou gomme guar/carmellose, carbomèreoui (0,005 %)non
Yellox 0,9 mg/mLTyloxapol, povidone, sulfite de sodium, boraxoui (0,005 %)non
Ocufen 0,12 mgAlcool polyvinylique, citratenonnon

Aucun collyre AINS français ne contient de tocophersolan, et aucun collyre au diclofénac — français ou américain — ne contient de chlorure de benzalkonium.

Les faits qui réfutent l'hypothèse

Si le tocophersolan était nécessaire, aucune kératolyse ne devrait survenir sous une formulation qui n'en contient pas. Or :

Réfutation de l'hypothèse tocophersolan : contre-exemples de formulation en France, Italie, Turquie, Japon et États-Unis, et comparaison des deux topographies histologiques de Hargrave 2002 et Gabison 2003
Figure 2. L'hypothèse excipient réfutée deux fois : par la formulation (kératolyses documentées sans tocophersolan dans cinq pays) et par la topographie de l'induction des MMP (illustration originale, atelier Pr É. Gabison). Cliquer pour agrandir ⤢
ObservationFormulationPortée
Gabison et al. 2003, France[Gabison 2003] Diclofénac français — huile de ricin polyoxyéthylée, sans tocophersolan Perforation tardive après PRK sous diclofénac prolongé (> 2 mois) chez un diabétique équilibré depuis 10 ans, bilan auto-immun négatif. Accumulation stromale de collagènes transitoires III et IV, MMP-3 et MMP-9 dans le stroma antérieur lésé, MMP-9 dans les cellules épithéliales basales du front de cicatrisation. Double réfutation : melt sans l'excipient incriminé, et induction protéolytique topographiquement restreinte.
Mortemousque 2002, Bordeaux[Mortemousque 2002] Diclofénac français Deux ulcères dont une perforation greffée ; l'histologie du bouton montrait une destruction totale de l'innervation cornéenne, rapprochant le tableau des kératopathies neuroparalytiques.
Zanini 2006, Italie[Zanini 2006] Voltaren Ofta sans conservateur Kératolyse à J5 post-LASEK. Premier cas sous diclofénac sans conservateur — élimine simultanément le conservateur et le tocophersolan.
Johnson 2011, États-Unis[Johnson 2011] Générique américain reformulé Fonte cornéenne centrale sous la formulation qui avait précisément été débarrassée du tocophersolan.
Asai 2006, Japon[Asai 2006] Bromfénac japonais Trois fontes dont une perforation à J5, sans tocophersolan dans la formulation.
Guidera 2001, patiente 14[Guidera 2001] Kétorolac sans conservateur Perforations centrales bilatérales après 4 jours, Sjögren méconnu. Ni conservateur ni tocophersolan, et durée minimale.

L'argument topographique

La réfutation par la formulation est une réfutation par contre-exemple : elle établit que l'excipient n'est pas nécessaire, mais elle laisse ouverte la possibilité qu'il ait aussi agi aux États-Unis. La réfutation par la topographie des MMP est d'une autre nature : elle porte sur le raisonnement lui-même.

Hargrave 2002Gabison 2003
Distribution des MMPUniforme — épithélium, kératocytes stromaux et niveau de la membrane de DescemetLocalisée — stroma antérieur lésé et cellules épithéliales basales du front de cicatrisation, c'est-à-dire la zone sous-épithéliale de l'ulcère
GradientNon rapporté ; l'homogénéité est le résultat mis en avantDifférentiel centre/périphérie documenté pour l'activité et l'expression de MMP-2 et MMP-9
Inférence des auteurs« not consistent with the localization expected of a repair response, suggesting the involvement of some outside agent » → un agent appliqué à toute la surface, donc le véhiculeProfil compatible avec une réponse de réparation localisée, mais dérégulée et non résolutive → retard de fermeture épithéliale et lyse au niveau de l'ulcère
Le cœur de la réfutation

Une induction restreinte à la zone sous-épithéliale de l'ulcère, avec un gradient centre-périphérie, est exactement la signature d'une réponse cicatricielle — celle-là même dont Hargrave affirmait qu'elle aurait dû être observée si aucun agent extérieur n'était en cause. Le collyre baigne uniformément la surface : s'il agissait comme un toxique appliqué, l'induction devrait présenter la même uniformité, ce qui n'est pas observé. La prémisse topographique sur laquelle repose l'hypothèse excipient est donc contredite par l'observation, dans un cas où l'excipient était de surcroît absent.

L'AINS ne crée pas de protéolyse ectopique. Il bloque la fermeture épithéliale — par la perte du 12-HHT et de la signalisation BLT2 — pendant que le programme protéolytique local reste actif. La lyse l'emporte donc sur la réparation. Non parce qu'un toxique diffus dissout la cornée, mais parce que la réparation est arrêtée à l'ulcère alors que la dégradation continue. C'est un découplage local, pas une atteinte diffuse.

Le TPGS aujourd'hui : un véhicule, pas un toxique

Aucune étude, in vitro ou in vivo, ne démontre de toxicité cornéenne du TPGS. Il est au contraire utilisé aujourd'hui comme véhicule ophtalmique : promoteur de perméation du riboflavine-5'-phosphate pour le crosslinking, formulation micellaire améliorant la biodisponibilité de la chlorhexidine, collyres CoQ10-TPGS en neuroprotection. Une revue lui est consacrée sous le titre « attributes beyond excipient ».

L'autre solubilisant ne s'en sort pas moins bien. L'huile de ricin polyoxyéthylée, celle du princeps — donc l'excipient réputé « innocent » en 1999 —, a été formellement évaluée : non irritante et non cytotoxique jusqu'à 0,25 % en modèles NRU, HET-CAM et BCOP. Ni l'un ni l'autre n'est un toxique cornéen.

Un excipient réellement toxique existe pourtant. Le chlorure de benzalkonium arrête la cytocinèse dès 0,01 %. Il rompt la barrière épithéliale dès 0,005 %. Il induit apoptose et stress oxydatif, et exerce une neurotoxicité indirecte sur les neurones trigéminés.

La comparaison éclaire deux choses. D'abord, voilà à quoi ressemblent des données de toxicité d'excipient quand elles existent — et rien de tel n'existe pour le TPGS. Ensuite, elle ne s'applique pas ici : aucun collyre au diclofénac ne contient de BAK.

Le signal américain : trois lectures

Réfuter l'excipient ne dispense pas d'expliquer le signal épidémiologique, qui est réel. Trois lectures restent compatibles avec les données, dont aucune ne peut être tenue pour acquise :

  1. Un effet de seuil lié au véhicule. Le principe actif serait la cause, un constituant du véhicule abaissant le seuil de dose et de terrain. C'est ce que suggère Congdon. Mais aucun candidat n'a jamais été identifié.
  2. Un artefact d'exposition. Le générique était moins cher et largement substitué en prophylaxie postopératoire de routine — donc prescrit à une population plus large et moins sélectionnée. Une différence de dénominateur, non de produit, produirait exactement la même surreprésentation.
  3. Un biais de notification. Le signal a été construit par un appel à cas de l'ASCRS survenu après que le générique eut été désigné, dans un contexte de méfiance envers les substitutions génériques.
Ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas

Établi — la kératolyse aux AINS est un phénomène de classe, lié à l'inhibition de la voie COX, au blocage de la fermeture épithéliale et à la dérégulation locale des MMP, qui exige une cornée déjà compromise. Elle survient sous toutes les molécules, dans tous les pays, avec ou sans tocophersolan, avec ou sans conservateur.

Non établi — que le véhicule joue le moindre rôle. L'hypothèse excipient a survécu vingt-cinq ans sur la seule force d'un titre d'article et d'une inférence topographique que l'observation contredit. Elle doit être considérée comme abandonnée faute de support — et non reléguée au rang de cofacteur mineur, ce qui lui laisserait un crédit que les données ne lui donnent pas.