Pr Eric E. GabisonCornée et surface oculaire · Paris
FR EN
AccueilToxicité oculaire des ADC › Physiopathologie : toxicité on-target et off-target
Sommaire du cours ▾
  1. Introduction
  2. Architecture et pharmacologie
  3. Physiopathologie de la toxicité
  4. Pourquoi la cornée et le limbe ?
  5. Phénotypes cliniques cornéens
  6. Atteintes non cornéennes
  7. Diagnostic différentiel
  8. Épidémiologie par molécule
  9. Gradation CTCAE
  10. Prévention
  11. Surveillance du patient symptomatique
  12. Prise en charge ADC-spécifique
  13. Modification de dose et enjeu oncologique
  14. Qualité de vie
  15. Recommandations et perspectives
  16. Points clés
  17. Références
Chapitre 2 sur 7

Physiopathologie : toxicité on-target et off-target

Le mécanisme exact des événements oculaires liés aux ADC n'est pas complètement élucidé. Plusieurs facteurs rendent l'œil particulièrement vulnérable : l'abondance et la diversité des récepteurs de surface cellulaire, un débit sanguin important et l'existence de sous-populations cellulaires à renouvellement rapide. La physiopathologie se répartit schématiquement en toxicité on-target et toxicité off-target, cette dernière étant considérée comme le mécanisme majoritaire.

3.1. Toxicité on-target

La toxicité on-target implique une captation de l'ADC dépendante de la cible. Elle survient lorsque l'antigène visé n'est pas exclusivement exprimé par les cellules cancéreuses mais également par des cellules oculaires normales.

Trois exemples sont documentés :

  • HER2, exprimé sur les cellules cornéennes normales et ciblé par le trastuzumab emtansine et le trastuzumab duocarmazine26.
  • MUC1633, mucine transmembranaire exprimée par les cellules épithéliales cornéennes, ciblée par les ADC investigationnels — désormais abandonnés — sofituzumab védotine (DMUC5754A) et DMUC4064A.
  • Le facteur tissulaire34, cible du tisotumab védotine, exprimé dans les cellules de la surface oculaire humaine, plus spécifiquement au niveau conjonctival.

Globalement, la toxicité on-target n'est cependant pas considérée comme une cause fréquente des événements oculaires liés aux ADC, ceux-ci étant développés contre des cibles absentes ou peu présentes dans l'organisme en conditions normales. L'argument décisif est clinique : une toxicité cornéenne a été observée avec des ADC dirigés contre des épitopes qui ne sont pas exprimés à la surface cornéenne.

Planche mécanisme 4 : toxicité on-target, captation dépendante de la cible, exemples HER2, MUC16 et facteur tissulaire.
Planche C — Toxicité on-target. (1) Ciblage tumoral attendu, de la liaison antigène-dépendante à l'apoptose. (2) Expression partagée de la cible par une cellule épithéliale cornéenne ou conjonctivale normale, entraînant une captation cible-dépendante et une lésion cellulaire on-target. (3) Les trois exemples cités dans le manuscrit : HER2, MUC16 et facteur tissulaire. (4) Rôle relatif : la toxicité on-target n'est pas considérée comme la cause habituelle des événements oculaires, la toxicité cornéenne étant également survenue avec des ADC dont l'épitope cible n'est pas exprimé à la surface cornéenne. Cliquer pour agrandir ⤢

3.2. Toxicité off-target

À la différence de la toxicité on-target, la toxicité off-target est indépendante de la cible. La majorité des événements oculaires liés aux ADC est considérée comme relevant de ce mécanisme, auquel contribuent plusieurs facteurs : stabilité sous-optimale du linker, endocytose médiée par récepteur, endocytose non spécifique et effet bystander.

3.2.1. Instabilité du linker et déconjugaison extracellulaire

Un linker insuffisamment stable en circulation libère la charge avant la rencontre avec la tumeur. La charge libre, hautement lipophile pour la plupart des familles employées, gagne alors l'espace intracellulaire de cellules normales par diffusion passive ou par transport médié. La conjugaison non spécifique conventionnelle aggrave ce phénomène en générant des populations d'ADC hétérogènes, dont la fraction la plus chargée est la moins stable en plasma.

Ce mécanisme est particulièrement pertinent pour la cornée, dont l'épithélium est baigné par le film lacrymal — un transsudat du plasma — et bordé, au limbe, par une arcade vasculaire terminale. Une charge libre circulante dispose donc de deux accès directs à l'épithélium cornéen sans qu'aucune reconnaissance antigénique soit requise.

Planche mécanisme 3 : exposition vasculaire limbique, instabilité du linker et captation de la charge libre.
Planche D — Exposition vasculaire limbique, instabilité du linker et captation de la charge libre. (1) L'ADC systémique atteint l'arcade vasculaire terminale du limbe, en bordure d'une cornée centrale avasculaire ; la diffusion passive depuis la vascularisation péricornéenne terminale a été proposée comme voie d'exposition. (2) La stabilité du linker détermine le lieu de libération de la charge, avec les trois catégories de linkers clivables. (3) Déconjugaison extracellulaire par les protéases sériques. (4) La charge libre pénètre les cellules cornéennes normales par diffusion passive ou transport médié, avec accumulation intracellulaire et lésion cellulaire. Cliquer pour agrandir ⤢

3.2.2. Endocytose médiée par récepteur

Les événements oculaires off-target peuvent également résulter d'une captation médiée par récepteur, indépendante de la cible tumorale. Les récepteurs FcγR, FcRn et les récepteurs lectine de type C reconnaissent et lient la région Fc hautement conservée des IgG, ce qui peut entraîner l'internalisation de l'ADC dans des cellules normales.

La région limbique de la cornée occupe ici une position déterminante, du fait de la présence conjointe de progéniteurs épithéliaux et stromaux cornéens, de cellules immunitaires et d'une densité nerveuse élevée. Puisque le récepteur Fc des IgG et le récepteur Fc néonatal31 sont exprimés à la surface des cellules cornéennes, une thésaurismose cornéenne peut être favorisée.

Deux conséquences se cumulent. D'une part, la longue demi-vie des ADC, liée à leur recyclage par le récepteur Fc néonatal (FcRn), augmente l'exposition des tissus sains. D'autre part, les récepteurs de la région Fc des IgG (RFcγ) exprimés sur de nombreuses cellules du système immunitaire peuvent lier ces ADC. Les deux mécanismes sont susceptibles d'amplifier la toxicité off-target au niveau cornéen.

Précision terminologique

Le récepteur Fc néonatal (FcRn) doit son nom à sa découverte dans le contexte du transfert d'IgG maternelles au nouveau-né. Il n'est pas un récepteur embryonnaire et reste exprimé de manière ubiquitaire à l'âge adulte, où il assure le recyclage des IgG et explique leur demi-vie prolongée. C'est cette fonction, et non une quelconque spécificité néonatale, qui intervient dans l'exposition oculaire aux ADC.

Planche mécanisme 2 : exposition Fc-dépendante et captation d'ADC indépendante de la cible.
Planche E — Exposition Fc-dépendante et captation indépendante de la cible. (1) Région Fc hautement conservée de l'ADC, reconnaissable indépendamment de l'antigène tumoral. (2) Recyclage par le FcRn et demi-vie systémique prolongée, majorant l'exposition des tissus sains. (3) Récepteurs Fcγ des macrophages et des cellules dendritiques : captation médiée par récepteur, indépendante de la cible. (4) Contexte cornéen et limbique : récepteurs Fc des IgG, FcRn et récepteurs lectine de type C exprimés sur les cellules cornéennes, cellules immunitaires limbiques et limbe richement innervé. Cliquer pour agrandir ⤢

3.2.3. Endocytose non spécifique : macro- et micropinocytose

L'endocytose non spécifique — macropinocytose et micropinocytose, cette dernière correspondant à l'internalisation non spécifique de très petites vésicules contenant fluide extracellulaire, solutés et membrane — constitue l'explication la plus probable des événements oculaires, en particulier la macropinocytose, du fait de la captation de l'ADC par les cellules épithéliales cornéennes normales.

La macropinocytose est l'internalisation non spécifique, actine-dépendante, de grandes quantités de fluide extracellulaire, de solutés et de membrane au sein de vésicules endocytiques volumineuses. Elle implique le développement d'extensions membranaires en collerette (ruffles) dans les zones riches en fluide extracellulaire, facilitant l'endocytose.

Ce mécanisme opère dans des types cellulaires variés — lymphocytes B et T, fibroblastes, cellules épithéliales, cellules endothéliales — mais il est particulièrement marqué dans les cellules cancéreuses, les cellules dendritiques et les macrophages, où la micropinocytose est un processus constitutif. Or la cornée est riche en macrophages et en cellules dendritiques, ce qui peut la rendre particulièrement vulnérable à la toxicité off-target par micropinocytose.

Cette voie a une conséquence thérapeutique directe : elle est modulable. Pour minimiser ces événements, la modulation de la macropinocytose29 fait actuellement l'objet de recherches, soit par modulation pharmacologique du processus cellulaire lui-même, soit par diminution des charges positives présentes sur les ADC.

Planche mécanisme 1 : endocytose non spécifique, macropinocytose et micropinocytose.
Planche F — Endocytose non spécifique. (1) ADC extracellulaires à la surface cornéenne, en regard d'une cellule épithéliale cornéenne normale. (2) Macropinocytose : processus actine-dépendant, collerettes membranaires, grande vésicule endocytique, captation non spécifique. (3) Micropinocytose : petites vésicules contenant fluide extracellulaire, solutés et membrane. (4) Accumulation intracellulaire et lésion cellulaire. Encadré : la modulation pharmacologique de la macropinocytose et la diminution des charges positives portées par les ADC constituent des pistes de mitigation à l'étude. Cliquer pour agrandir ⤢

3.2.4. Effet bystander

La toxicité off-target peut enfin résulter d'un effet bystander. Après avoir atteint sa cible, la charge libre relarguée par les cellules cibles antigène-positives gagne l'espace extracellulaire — du fait de la perméabilité cellulaire, de la lipophilie élevée des charges ou de l'altération de l'intégrité cellulaire consécutive à la mort cellulaire — puis pénètre l'espace intracellulaire de cellules normales antigène-négatives par diffusion passive, transport médié ou endocytose non spécifique, entraînant des lésions des cellules avoisinantes non cancéreuses.

Cet effet, recherché sur le plan antitumoral pour atteindre les cellules tumorales à faible expression antigénique au sein d'une tumeur hétérogène, est indissociable du risque de toxicité de voisinage. C'est un exemple de propriété où le bénéfice et le risque procèdent du même déterminant physicochimique — la lipophilie de la charge.

Pourquoi la cornée et le limbe ?

La question mérite d'être posée séparément, car elle conditionne la compréhension des phénotypes cliniques. La plupart des événements oculaires liés aux ADC sont de nature cornéenne. Une toxicité cornéenne a été retrouvée pour des ADC ciblant divers épitopes non exprimés à la surface cornéenne. La distribution cornéenne de ces ADC a fait l'objet d'hypothèses : le baignement des cellules épithéliales cornéennes par les larmes, qui sont un transsudat du sang, et la simple diffusion passive depuis la vascularisation terminale péricornéenne.

Une réduction du débit sanguin vers cette vascularisation terminale a été testée par des moyens physiques — application de froid — et pharmacologiques — vasoconstricteurs appliqués sur la surface oculaire pendant toute la durée du traitement ou simplement durant la période encadrant les perfusions. Le rationnel de ces mesures découle directement de l'hypothèse vasculaire.

Le limbe cornéen est particulièrement important dans l'explication de la physiopathologie des événements indésirables des ADC, en raison de la présence conjointe de progéniteurs cellulaires cornéens épithéliaux et stromaux, de cellules immunitaires et d'une densité nerveuse élevée. Quatre caractéristiques y convergent :

  • une niche de cellules souches à renouvellement permanent, dont les cellules amplificatrices transitoires sont, par définition, en division active — donc électives pour un antipolymérisant des microtubules ;
  • une arcade vasculaire terminale qui délivre localement toute molécule circulante ;
  • une population immunitaire résidente — macrophages et cellules dendritiques — constitutivement pinocytotique ;
  • une densité nerveuse parmi les plus élevées de l'organisme, exposant le plexus sous-basal à une neurotoxicité directe.

Cette convergence explique que la toxicité cornéenne des ADC ne se limite pas à une simple kératite toxique diffuse, mais adopte des topographies caractéristiques — périphérique d'abord, centripète ensuite — qui trahissent son origine limbique.