Pr Eric E. GabisonCornée et surface oculaire · Paris
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AccueilCicatrisation cornéenne › Cicatrisation pathologique
Sommaire du cours ▾
  1. Introduction & enjeux
  2. Cicatrisation épithéliale
  3. Cicatrisation stromale
  4. Retards & défect épithélial persistant
  5. Fibrose cornéenne (haze)
  6. Ulcérations & CD147/MMP
  7. Privilège angiogénique
  8. Néovascularisation cornéenne
  9. Synthèse & points forts
  10. Tableau récapitulatif
  11. Références
Chapitre 2 sur 4

Cicatrisation pathologique

Retards de cicatrisation & défect épithélial persistant

Certains terrains fragilisent la réépithélialisation : perte de sensibilité cornéenne (kératite neurotrophique), diabète, œil sec sévère, insuffisance en cellules souches du limbe, séquelles de brûlure chimique ou mauvaise occlusion palpébrale (exposition). On parle de défect épithélial persistant (DEP) lorsqu'une perte épithéliale ne cicatrise pas après environ une semaine. Non refermé, il amincit le stroma et conduit à l'ulcère de cornée [1,4].

Mécanismes des principaux terrains

La kératite neurotrophique traduit la perte du support trophique des nerfs cornéens (substance P, CGRP, IGF-1, NGF), essentiels à la migration et à l'adhérence épithéliales. Le diabète associe hypoesthésie, anomalies de la membrane basale et glycation de la matrice. L'insuffisance limbique, congénitale (aniridie) ou acquise (brûlure), tarit le renouvellement épithélial et laisse la conjonctive envahir la cornée. L'intégrité de la membrane basale est déterminante : ses anomalies dystrophiques (par ex. Cogan / map-dot-fingerprint) entretiennent des érosions récidivantes.

Œil sec : rupture de barrière par voie EMMPRIN–MMP-9–occludine

La sécheresse oculaire illustre parfaitement la fragilisation épithéliale. L'hyperosmolarité des larmes active la surface et, comme nous l'avons montré, augmente EMMPRIN/CD147 et MMP-9, entraînant le clivage de l'occludine et la désorganisation des jonctions serrées ; l'invalidation génétique de MMP-9 (ou d'EMMPRIN) protège de cette rupture de barrière (Huet et al., Am J Pathol 2011). Ce mécanisme relie directement inflammation de surface et défaut de cicatrisation.

Iatrogénie

Plusieurs traitements ralentissent la cicatrisation : conservateurs (benzalkonium, polyquaternium-1), AINS topiques, aminosides, corticoïdes et anesthésiques de surface (la proparacaïne inhibe la synthèse d'actine et donc la migration). Enfin, une désynchronisation migration/prolifération produit des berges hyperplasiées qu'il faut débrider.

Deux pièges au lit du patient

1) Des berges épithéliales en relief (hyperplasiées) bloquent la fermeture : elles doivent être débridées. 2) Une fluorescéine qui s'infiltre sous les berges évoque une kératite herpétique — l'effet cytopathogène du virus empêche les cellules des bords de reformer leurs adhésions.

Fibrose cornéenne (haze) & myofibroblastes

Quand l'épithélium ne se referme pas — ou que la membrane basale ne se régénère pas —, les kératocytes restent exposés en continu au TGF-β1/β2 et au PDGF, d'origine épithéliale. Ce signal initial déclenche, une fois au stroma, une boucle autocrine : les myofibroblastes en cours de différenciation se mettent à leur tour à produire du TGF-β, tout en induisant simultanément l'expression de son propre récepteur (TGF-βRI/II) — s'affranchissant ainsi progressivement du signal épithélial initial pour entretenir eux-mêmes leur différenciation. C'est cette boucle qui mène les myofibroblastes à maturité complète [3,5].

Présents en grand nombre près de la plaie, ils déposent une matrice désorganisée (fibronectine, collagène III, ténascine, glycosaminoglycanes) et expriment, outre l'α-SMA, la vimentine et la desmine. Ces cellules et leur matrice diffusent la lumière : c'est la fibrose cornéenne, cliniquement le haze. On distingue schématiquement un haze précoce (cellulaire, souvent régressif) d'un haze tardif (matriciel, plus tenace).

Le processus n'est pas toujours définitif. Si la membrane basale épithéliale se reconstitue suffisamment tôt, les taux stromaux de TGF-β et de PDGF chutent, la boucle autocrine s'éteint faute d'entretien, les myofibroblastes entrent en apoptose, et les kératocytes recolonisent puis réorganisent la matrice — l'opacité peut régresser, voire disparaître, sur plusieurs années. Après des lésions sévères, la boucle autocrine peut au contraire s'être suffisamment auto-entretenue pour que l'opacité reste permanente malgré la réépithélialisation [6].

Le haze est surtout étudié après photoablation de surface (PRK) : l'intensité de la réponse cicatricielle (apoptose kératocytaire puis densité de myofibroblastes) explique les différences de haze et de régression entre PRK et LASIK, et justifie l'usage de la mitomycine C peropératoire dans les fortes corrections [13,14].

Haze : réversible ou définitif

Le pronostic de l'opacité se joue sur la reformation de la membrane basale : tant qu'elle est absente, l'afflux de TGF-β et PDGF d'origine épithéliale alimente la boucle autocrine qui entretient les myofibroblastes ; dès qu'elle se reconstitue, l'apport épithélial se tarit — mais si la boucle autocrine s'est déjà suffisamment auto-entretenue (récepteur induit, production propre de TGF-β), la porte reste fermée et l'opacité peut persister malgré tout. Cette logique sous-tend l'intérêt des stratégies préservant ou restaurant la MBE le plus tôt possible [3].

→ Voir aussi : en amont de ce TGF-β épithélial, les macrophages cornéens sont la source principale du TGF-β et du PDGF qui entretiennent cette boucle — détail du rôle du TGF-β dans le sous-chapitre dédié.

Ulcérations, fonte stromale & interactions épithélio-stromales directes (CD147/MMP)

En l'absence de fermeture, l'amincissement stromal peut aller jusqu'à la perforation, d'autant plus vite que le terrain est inflammatoire ou que des agents iatrogènes sont employés. Après la lésion initiale, les kératocytes sous-jacents entrent d'abord en apoptose ; en cicatrisation normale, ils recolonisent ensuite le stroma antérieur à mesure que la membrane basale épithéliale se reconstitue, ce qui les maintient séparés de l'épithélium. Mais le retard prolongé empêche cette maturation de la membrane basale, parfois jusqu'à la disparition de la membrane de Bowman — qui, à la différence de la membrane basale épithéliale, ne se régénère pas une fois détruite : la même recolonisation aboutit alors à un contact direct, potentiellement durable, entre l'épithélium et les kératocytes sous-épithéliaux — ce sont les interactions épithélio-stromales directes (IESD), toujours pathologiques [4,5].

EMMPRIN/CD147 : inducteur des métalloprotéinases

Ce dialogue pathologique est en grande partie médié par la glycoprotéine transmembranaire EMMPRIN/CD147 (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer, basigine). Au contact direct des fibroblastes, l'épithélium exprime CD147, qui induit la synthèse stromale des MMP (MMP-1, -2, -3, -9) et favorise la différenciation myofibroblastique. Faiblement présent dans la cornée saine (où il est surtout épithélial), il est fortement surexprimé dans les cornées ulcérées, induit dans le stroma antérieur et co-localisé avec la MMP-2 à l'interface épithélio-stromale ; in vitro, le contact direct de fibroblastes avec des membranes épithéliales riches en EMMPRIN induit MMP-1/-2, effet aboli par un anticorps bloquant anti-EMMPRIN — preuve du rôle causal de CD147 (Gabison et al., Am J Pathol 2005). Cette induction dérégulée entretient la collagénolyse et le retard de cicatrisation, et fait de CD147 une cible thérapeutique (Gabison et al., Prog Retin Eye Res 2009). Le même axe EMMPRIN → MMP-9 déstabilise par ailleurs la barrière épithéliale en clivant l'occludine (Huet et al., 2011).

Fonte ou fibrose ? L'inversion du rôle du TGF-β

En signalisation diffusible, le TGF-β prédomine sur l'IL-1, inhibe l'expression des collagénases et favorise l'accumulation matricielle : la différenciation s'oriente vers un myofibroblaste de fibrose (haze). Au contact direct épithélio-stromal, en revanche, l'expression de l'EMMPRIN reste sous le contrôle transcriptionnel du TGF-β, dont la fonction s'inverse alors : anti-protéolytique en signalisation diffusible, il devient pro-lytique en induisant l'axe CD147 → MMP. Il en résulte un phénotype distinct, le myofibroblaste de lyse — producteur de MMP plutôt que de matrice, également α-SMA⁺ mais de finalité opposée au précédent, et préférentiellement retrouvé dans les cornées ulcérées où la dégradation prédomine (Gabison et al., 2009). Un même marqueur peut ainsi correspondre à deux phénotypes fonctionnellement opposés : c'est la voie d'induction — signalisation diffusible du TGF-β versus contact direct médié par l'EMMPRIN — qui détermine l'orientation fibrotique ou lytique de la différenciation myofibroblastique.

Balance MMP / TIMP et cercle vicieux

Les MMP sont des endopeptidases zinc-dépendantes qui dégradent matrice et membrane basale ; leur activité est normalement bridée par les inhibiteurs tissulaires (TIMP) et sériques (α2-macroglobuline) — d'où l'intérêt du sérum autologue. En contexte inflammatoire, l'infiltration excessive de monocytes, macrophages et neutrophiles libère un surcroît de MMP : l'équilibre bascule vers la collagénolyse et le stroma s'amincit. La polyarthrite rhumatoïde, souvent déficitaire en TIMP, en est l'exemple typique (kératolyses centrales). S'installe un cercle vicieux : les produits de dégradation du collagène sont chimiotactiques pour les polynucléaires, qui appellent une nouvelle vague inflammatoire et davantage de MMP [5,4].

CD147/EMMPRIN : un carrefour et une cible

Inducteur des MMP au contact épithélio-stromal et régulateur de la barrière (occludine), CD147 relie fonte stromale, retard de cicatrisation et rupture de barrière de l'œil sec. Sa surexpression signe la rupture de l'équilibre synthèse/dégradation qui protège normalement le stroma — d'où son intérêt comme cible thérapeutique. Des inhibiteurs de MMP (chélateurs, tétracyclines — effet anti-collagénolytique indépendant de l'action antibactérienne) complètent l'arsenal.

→ Pour une revue détaillée des agents anti-MMP/anti-fonte et de l'ensemble des modulateurs pharmacologiques de la cicatrisation cornéenne (niveaux de preuve, disponibilité réglementaire, bibliographie), voir Facteurs modulant la cicatrisation cornéenne — passé, présent et futur (36 fiches détaillées par agent, avec bibliographie sourcée).

→ Sur le rôle spécifique des macrophages dans cette balance MMP/TIMP, voir le sous-chapitre Macrophages cornéens — NLRP3, MIF, TGF-β & fibrose.

→ Pour un cours entier dédié au mécanisme EMMPRIN/CD147 et aux interactions épithélio-stromales directes (barrières anatomiques, boucle d'amplification, deux destins cicatriciels), voir Cicatrisation pathologique : interactions épithélio-stromales directes.

Glossaire des abréviations utilisées dans ce cours

Sigles et acronymes scientifiques employés au fil des 10 pages du cours, classés par ordre alphabétique.

AAV
virus adéno-associé (vecteur viral de thérapie génique)
ABCG2
transporteur ABCG2, marqueur des cellules souches limbiques
AINS
anti-inflammatoire non stéroïdien
AMT
greffe de membrane amniotique (Amniotic Membrane Transplantation)
anti-VEGF
traitement anti-angiogénique ciblant le VEGF
ASC
protéine adaptatrice de l'inflammasome (Apoptosis-associated Speck-like protein containing a CARD)
AVC
accident vasculaire cérébral
BrdU
bromodésoxyuridine, marqueur de prolifération cellulaire
CCL2
chimiokine CCL2, synonyme de MCP-1 ; recrute les monocytes circulants
CCR2
récepteur de CCL2 ; marqueur des monocytes/macrophages nouvellement recrutés
CD147
cluster de différenciation 147 ; synonyme de l'EMMPRIN et de la basigine
CD163
marqueur de macrophages M2 ; récepteur scavenger hémoglobine-haptoglobine
CD206
récepteur du mannose ; marqueur de polarisation M2
CD74
récepteur de surface du MIF
CDVA
acuité visuelle de loin corrigée (Corrected Distance Visual Acuity)
CGRP
peptide relié au gène de la calcitonine (Calcitonin Gene-Related Peptide)
CTGF
facteur de croissance du tissu conjonctif (Connective Tissue Growth Factor)
CX3CL1
fractalkine, chimiokine impliquée dans le recrutement des monocytes/macrophages
CXCR2/CXCR4
récepteurs de chimiokines, également récepteurs du MIF
DAMP
motif moléculaire associé aux dommages (Damage-Associated Molecular Pattern)
DEP
défect épithélial persistant
EGF
facteur de croissance épidermique (Epidermal Growth Factor)
EGFR
récepteur du facteur de croissance épidermique
EMMPRIN
inducteur des métalloprotéinases matricielles (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer) ; synonyme de CD147
ETDRS
échelle d'acuité visuelle de référence en recherche clinique (Early Treatment Diabetic Retinopathy Study)
FasL
ligand de Fas, protéine inductrice d'apoptose
FISH
hybridation in situ en fluorescence
GAG
glycosaminoglycane(s)
GM-CSF
facteur de stimulation des colonies de granulocytes-macrophages
GVH
maladie du greffon contre l'hôte (Graft-Versus-Host)
HGF
facteur de croissance des hépatocytes (Hepatocyte Growth Factor)
HIF-3α
facteur induit par l'hypoxie, sous-unité 3-alpha
HMGB1
High Mobility Group Box 1, alarmine relarguée par les cellules lésées (DAMP)
IC 95 %
intervalle de confiance à 95 %
IESD
interactions épithélio-stromales directes
IFN-γ
interféron gamma
IGF-1
facteur de croissance analogue à l'insuline de type 1
IL-1
interleukine-1
iNOS
NO-synthase inductible
IPAS
protéine à domaine PAS inhibitrice (inhibitory PAS domain protein)
IRM
imagerie par résonance magnétique
KGF
facteur de croissance des kératinocytes (Keratinocyte Growth Factor)
KNT
kératite neurotrophique
KPS
kératite ponctuée superficielle
LASIK
kératomileusis in situ assisté par laser (Laser-Assisted In Situ Keratomileusis)
LogMAR
échelle logarithmique d'acuité visuelle
LOX
lysyl oxydase, enzyme de réticulation du collagène
LPS
lipopolysaccharide bactérien
M1
macrophage à activation classique, à profil pro-inflammatoire
M2
macrophage à activation alternative, à profil pro-résolutif/réparateur (sous-types M2a-M2d, M2eff)
MBE
membrane basale épithéliale
MerTK
récepteur tyrosine kinase impliqué dans l'éfférocytose
MIF
facteur d'inhibition de la migration des macrophages (Macrophage Migration Inhibitory Factor)
MMP
métalloprotéinase matricielle (Matrix Metalloproteinase)
NEM IIB
néoplasie endocrinienne multiple de type IIB
NGF
facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor)
NLRP3
inflammasome NLRP3 (NOD-, LRP- and pyrin domain-containing protein 3)
NO
monoxyde d'azote
PACAP
polypeptide activateur de l'adénylate cyclase hypophysaire
PAF
facteur d'activation plaquettaire (Platelet-Activating Factor)
PAMP
motif moléculaire associé aux pathogènes (Pathogen-Associated Molecular Pattern)
PDGF
facteur de croissance dérivé des plaquettes (Platelet-Derived Growth Factor)
PEDF
facteur dérivé de l'épithélium pigmentaire (Pigment Epithelium-Derived Factor)
PGE₂
prostaglandine E2
PRK
photokératectomie réfractive (photoablation de surface au laser)
pro-NGF
précurseur du NGF
RGTA
agent matriciel de régénération tissulaire (ReGeneraTing Agent), ex. Cacicol
rhNGF
NGF recombinant humain (cénégermine)
ROS
espèces réactives de l'oxygène (Reactive Oxygen Species)
Smad
protéines effectrices de la voie de signalisation du TGF-β
SNC
système nerveux central
sVEGFR-1
forme soluble du récepteur-1 du VEGF (= sFlt-1)
sVEGFR-3
forme soluble du récepteur-3 du VEGF
TGF-β
facteur de croissance transformant bêta (Transforming Growth Factor beta)
TIMP
inhibiteur tissulaire des métalloprotéinases
TLR
récepteur de type Toll (Toll-Like Receptor)
TNF-α
facteur de nécrose tumorale alpha
TRPV4
canal ionique mécanosensible de la famille TRP (Transient Receptor Potential Vanilloid 4)
uPA
activateur du plasminogène de type urokinase
V1
branche ophtalmique du nerf trijumeau
VEGF
facteur de croissance de l'endothélium vasculaire (Vascular Endothelial Growth Factor)
VEGF-C
isoforme lymphangiogénique du VEGF
VIP
peptide intestinal vasoactif (Vasoactive Intestinal Peptide)
YAP/TAZ
effecteurs de la voie Hippo, senseurs de rigidité mécanique de la matrice
α-SMA
alpha-actine de muscle lisse, marqueur du myofibroblaste