Pr Eric E. GabisonCornée et surface oculaire · Paris
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Sommaire du cours ▾
  1. Macrophages cornéens : anatomie & privilège immun
  2. Chronologie des réponses macrophagiques
  3. Recrutement & signaux de polarisation
  4. États transcriptomiques : un continuum
  5. Sous-types M2 pro-résolutifs
  6. Régulateurs moléculaires : NLRP3, MIF, TGF-β
  7. Fibrose & dialogue macrophage-fibroblaste
  8. Implications thérapeutiques & références
Chapitre 3 sur 3

Régulateurs moléculaires : NLRP3, MIF, TGF-β

Trois axes moléculaires majeurs orchestrent le dialogue macrophage-fibroblaste et déterminent l'issue de la cicatrisation cornéenne [Yaghmour 2026].

Régulations moléculaires clés de la cicatrisation cornéenne : inflammasome NLRP3, MIF, TGF-β, avec leurs effets, conséquences sur la cicatrisation et cibles thérapeutiques
Figure 6. Trois régulateurs moléculaires clés — NLRP3, MIF, TGF-β — et leurs cibles thérapeutiques respectives (illustration originale, atelier Pr É. Gabison, d'après Yaghmour et al. 2026). Cliquer pour agrandir ⤢

NLRP3 : amplificateur de l'inflammation

L'activation de l'inflammasome NLRP3 par des DAMPs et des PAMPs déclenche l'assemblage NLRP3-ASC-caspase-1, qui clive la pro-IL-1β et la pro-IL-18 en leurs formes actives. Chez la souris, Xu et al. ont montré que l'activation du NLRP3 dans les macrophages infiltrants amplifie l'expression de TGF-β1 par l'épithélium cornéen, créant une boucle d'auto-amplification qui entretient la survie des myofibroblastes et le dépôt de collagène ; l'inhibition génétique ou pharmacologique de cette voie (par ex. MCC950) réduit le haze stromal dans des modèles murins [Xu 2022].

MIF : le verrou pro-fibrotique

Le facteur d'inhibition de la migration des macrophages (MIF) agit comme un régulateur en amont de l'activation macrophagique soutenue dans les tissus oculaires. Il favorise la rétention des macrophages sur le site lésé et amplifie la signalisation pro-inflammatoire via les voies NF-κB et STAT3, renforçant la production d'IL-1β et de TNF-α tout en s'opposant activement aux programmes de désactivation et de résolution. Le MIF agit ainsi comme un véritable verrou moléculaire qui maintient les macrophages dans un état pathogène — une cible thérapeutique prometteuse pour restaurer le bon minutage immunitaire [Yaghmour 2026]. Ses récepteurs — CD74, CXCR2, CXCR4 — sont détectables dans les fluides oculaires en contexte inflammatoire [Taguchi 2001].

TGF-β : cytokine maîtresse

Le TGF-β agit par deux voies complémentaires une fois lié à ses récepteurs TβRI/TβRII : la voie canonique Smad2/3, qui active la transcription de gènes pro-fibrotiques (COL1A1, FN1, α-SMA) ; et des voies non canoniques (MAPK, Rho/ROCK, PI3K/Akt) qui pilotent directement l'activation myofibroblastique, la contraction et le dépôt matriciel. Comme détaillé au chapitre de physiologie de ce cours, le TGF-β est à double visage : indispensable à la résolution de l'inflammation et à la réparation à faible dose, il devient l'un des principaux moteurs de la fibrose lorsque son activité est excessive ou prolongée.

Trois cibles, une seule logique

NLRP3, MIF et TGF-β convergent vers le même verrou pathologique : une inflammation macrophagique qui ne s'éteint pas. Les inhiber n'a de sens que dans cette fenêtre de persistance — pas durant la phase inflammatoire précoce, indispensable à la défense.

Fibrose & dialogue macrophage-fibroblaste

Le dépôt matriciel excessif induit par les macrophages pro-fibrotiques persistants ne fait pas que remplir le stroma : il en modifie les propriétés mécaniques, ce qui referme la boucle sur les macrophages eux-mêmes.

Mécanismes clés de la fibrose cornéenne : inflammasome NLRP3, MIF, TGF-β, rigidification de la matrice et rétrocontrôle, dialogue macrophage-fibroblaste
Figure 4. De l'activation macrophagique à la cicatrice fibrotique : boucle de rétroaction entre rigidification matricielle et activation mécanique des macrophages (illustration originale, atelier Pr É. Gabison, d'après Yaghmour et al. 2026). Cliquer pour agrandir ⤢

Le dépôt excessif de collagène I, III et V, de fibronectine et de protéoglycanes (décorine, biglycane) rigidifie le stroma et perturbe son remodelage. Cette rigidité accrue est perçue par les macrophages via des intégrines, la voie YAP/TAZ, NF-κB et des mécanorécepteurs — une mécanotransduction qui active encore davantage les macrophages et amplifie la réponse fibrotique, indépendamment de tout nouveau signal inflammatoire classique.

Interactions cellulaires et communication : dialogue bidirectionnel entre macrophages et fibroblastes, boucles de rétroaction
Figure 7. Le dialogue macrophage-fibroblaste est bidirectionnel : les macrophages orientent le comportement des fibroblastes, qui influencent en retour la polarisation des macrophages recrutés (illustration originale, atelier Pr É. Gabison, d'après Yaghmour et al. 2026). Cliquer pour agrandir ⤢

Ce dialogue est bidirectionnel. D'un côté, les macrophages M2 pro-résolutifs sécrètent IL-10, TGF-β, PDGF, VEGF, PGE₂, résolvines et lipoxines, qui orientent les fibroblastes vers la prolifération, la migration, une différenciation contrôlée et une synthèse matricielle équilibrée — au bénéfice de la restauration de la transparence. De l'autre, les fibroblastes eux-mêmes sécrètent IL-6, IL-33, GM-CSF, TGF-β, acide hyaluronique et fractalkine (CX3CL1), qui orientent la polarisation des macrophages nouvellement recrutés — vers un profil M2 réparateur en contexte favorable, ou vers un profil M1 délétère si l'équilibre bascule, avec pour conséquences une inflammation persistante, une dégradation matricielle et, à terme, une fibrose et une opacification.

Points clés

Le dialogue macrophage-fibroblaste est essentiel à une cicatrisation fonctionnelle et sans fibrose. C'est l'équilibre des signaux — et non l'existence même de ce dialogue — qui détermine le continuum inflammation-résolution-fibrose. Les thérapies ciblant ces interactions ouvrent la voie à de nouvelles stratégies anti-fibrotiques.

Implications thérapeutiques, synthèse & références

Reconnaître les macrophages comme des régulateurs temporels de la cicatrisation cornéenne ouvre la voie à une immunothérapie fondée sur le minutage (« timing-based immunotherapy ») plutôt que sur la suppression globale de l'immunité [Yaghmour 2026]. Deux grandes stratégies sont explorées :

  • Thérapie cellulaire macrophagique (introduction de macrophages exogènes ou reprogrammés) : preuve de concept mécanistique intéressante, mais applicabilité translationnelle encore incertaine.
  • Manipulation des macrophages endogènes — approche privilégiée : reprogrammer les populations résidentes et recrutées in situ, sans introduire de cellules exogènes, par modulation des voies IL-1/TGF-β/MIF, délivrance de facteurs immunorégulateurs, reprogrammation métabolique ou vésicules extracellulaires dérivées de cellules souches mésenchymateuses (CSM-VE). L'objectif n'est pas de supprimer l'activité macrophagique, mais de promouvoir une transition rapide vers les programmes de résolution.
Cibles thérapeutiques associées aux trois régulateurs moléculaires
VoieCibles / agentsEffet recherché
Inflammasome NLRP3NLRP3, ASC, caspase-1 (ex. MCC950)↓ Inflammation, ↓ TGF-β, ↓ fibrose
MIFMIF ou ses récepteurs (CD74, CXCR2, CXCR4)Limitation de l'inflammation et de la fibrose
TGF-β / SmadVoie TGF-β/Smad ou ses effecteursPrévention de la fibrose et de l'opacification

Synthèse & points forts

  • La cornée héberge des macrophages résidents (surveillance, homéostasie) et recrute des macrophages dérivés des monocytes (défense aiguë) — deux rôles non redondants.
  • La réponse suit une chronologie en quatre phases : inflammation (0-3 j), réparation (3-7 j), résolution (> 7 j), ou dérive chronique (semaines-mois) si la transition échoue.
  • Le cadre M1/M2 est une simplification d'un continuum transcriptomique à cinq états et de cinq sous-types M2 (M2a-M2d, M2eff) aux fonctions distinctes.
  • NLRP3, MIF et TGF-β forment un triangle moléculaire qui verrouille les macrophages en état pro-fibrotique lorsque leur activité persiste.
  • Le dialogue macrophage-fibroblaste bidirectionnel, amplifié par la rigidification matricielle (mécanotransduction YAP/TAZ), auto-entretient la fibrose une fois enclenchée.
  • La cible thérapeutique n'est pas la suppression des macrophages, mais la restauration de leur bon minutage — favoriser une transition rapide vers les états de résolution.
À retenir

Un macrophage n'est ni « bon » ni « mauvais » en soi : c'est son moment d'action qui décide de l'issue. Défenseur nécessaire à J1, il devient le principal artisan de la fibrose s'il n'a pas su, ou pu, se retirer à temps.

Cours de synthèse originale. Source principale : revue systématique de Yaghmour, Arabpour, Al-Khudari & Djalilian (Life, 2026), Department of Ophthalmology and Visual Science, University of Illinois Chicago — article en accès libre.

Source principale

  1. Yaghmour A, Arabpour Z, Al-Khudari H, Djalilian A. When Macrophages Heal and When They Scar: Timing in Corneal Fibrosis. Life 2026;16(7):1090. doi:10.3390/life16071090 (accès libre).

Références complémentaires citées dans ce cours

  1. Streilein JW. Ocular immune privilege: therapeutic opportunities from an experiment of nature. Nat Rev Immunol 2003;3(11):879-889.
  2. Wynn TA, Vannella KM. Macrophages in Tissue Repair, Regeneration, and Fibrosis. Immunity 2016;44(3):450-462.
  3. Martinez FO, Gordon S. The M1 and M2 paradigm of macrophage activation: time for reassessment. F1000Prime Rep 2014;6:13.
  4. Mantovani A, Biswas SK, Galdiero MR, Sica A, Locati M. Macrophage plasticity and polarization in tissue repair and remodelling. J Pathol 2013;229(2):176-185.
  5. Xu J, Chen P, Luan X, et al. The NLRP3 Activation in Infiltrating Macrophages Contributes to Corneal Fibrosis by Inducing TGF-β1 Expression in the Corneal Epithelium. Invest Ophthalmol Vis Sci 2022;63(9):15.
  6. Taguchi C, Sugita S, Tagawa Y, Nishihira J, Mochizuki M. Macrophage migration inhibitory factor in ocular fluids of patients with uveitis. Br J Ophthalmol 2001;85(11):1367-1371.
  7. Ambati BK, Nozaki M, Singh N, et al. Corneal avascularity is due to soluble VEGF receptor-1. Nature 2006;443(7114):993-997.
Glossaire des abréviations utilisées dans ce cours

Sigles et acronymes scientifiques employés au fil des 10 pages du cours, classés par ordre alphabétique.

AAV
virus adéno-associé (vecteur viral de thérapie génique)
ABCG2
transporteur ABCG2, marqueur des cellules souches limbiques
AINS
anti-inflammatoire non stéroïdien
AMT
greffe de membrane amniotique (Amniotic Membrane Transplantation)
anti-VEGF
traitement anti-angiogénique ciblant le VEGF
ASC
protéine adaptatrice de l'inflammasome (Apoptosis-associated Speck-like protein containing a CARD)
AVC
accident vasculaire cérébral
BrdU
bromodésoxyuridine, marqueur de prolifération cellulaire
CCL2
chimiokine CCL2, synonyme de MCP-1 ; recrute les monocytes circulants
CCR2
récepteur de CCL2 ; marqueur des monocytes/macrophages nouvellement recrutés
CD147
cluster de différenciation 147 ; synonyme de l'EMMPRIN et de la basigine
CD163
marqueur de macrophages M2 ; récepteur scavenger hémoglobine-haptoglobine
CD206
récepteur du mannose ; marqueur de polarisation M2
CD74
récepteur de surface du MIF
CDVA
acuité visuelle de loin corrigée (Corrected Distance Visual Acuity)
CGRP
peptide relié au gène de la calcitonine (Calcitonin Gene-Related Peptide)
CTGF
facteur de croissance du tissu conjonctif (Connective Tissue Growth Factor)
CX3CL1
fractalkine, chimiokine impliquée dans le recrutement des monocytes/macrophages
CXCR2/CXCR4
récepteurs de chimiokines, également récepteurs du MIF
DAMP
motif moléculaire associé aux dommages (Damage-Associated Molecular Pattern)
DEP
défect épithélial persistant
EGF
facteur de croissance épidermique (Epidermal Growth Factor)
EGFR
récepteur du facteur de croissance épidermique
EMMPRIN
inducteur des métalloprotéinases matricielles (Extracellular Matrix Metalloproteinase Inducer) ; synonyme de CD147
ETDRS
échelle d'acuité visuelle de référence en recherche clinique (Early Treatment Diabetic Retinopathy Study)
FasL
ligand de Fas, protéine inductrice d'apoptose
FISH
hybridation in situ en fluorescence
GAG
glycosaminoglycane(s)
GM-CSF
facteur de stimulation des colonies de granulocytes-macrophages
GVH
maladie du greffon contre l'hôte (Graft-Versus-Host)
HGF
facteur de croissance des hépatocytes (Hepatocyte Growth Factor)
HIF-3α
facteur induit par l'hypoxie, sous-unité 3-alpha
HMGB1
High Mobility Group Box 1, alarmine relarguée par les cellules lésées (DAMP)
IC 95 %
intervalle de confiance à 95 %
IESD
interactions épithélio-stromales directes
IFN-γ
interféron gamma
IGF-1
facteur de croissance analogue à l'insuline de type 1
IL-1
interleukine-1
iNOS
NO-synthase inductible
IPAS
protéine à domaine PAS inhibitrice (inhibitory PAS domain protein)
IRM
imagerie par résonance magnétique
KGF
facteur de croissance des kératinocytes (Keratinocyte Growth Factor)
KNT
kératite neurotrophique
KPS
kératite ponctuée superficielle
LASIK
kératomileusis in situ assisté par laser (Laser-Assisted In Situ Keratomileusis)
LogMAR
échelle logarithmique d'acuité visuelle
LOX
lysyl oxydase, enzyme de réticulation du collagène
LPS
lipopolysaccharide bactérien
M1
macrophage à activation classique, à profil pro-inflammatoire
M2
macrophage à activation alternative, à profil pro-résolutif/réparateur (sous-types M2a-M2d, M2eff)
MBE
membrane basale épithéliale
MerTK
récepteur tyrosine kinase impliqué dans l'éfférocytose
MIF
facteur d'inhibition de la migration des macrophages (Macrophage Migration Inhibitory Factor)
MMP
métalloprotéinase matricielle (Matrix Metalloproteinase)
NEM IIB
néoplasie endocrinienne multiple de type IIB
NGF
facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor)
NLRP3
inflammasome NLRP3 (NOD-, LRP- and pyrin domain-containing protein 3)
NO
monoxyde d'azote
PACAP
polypeptide activateur de l'adénylate cyclase hypophysaire
PAF
facteur d'activation plaquettaire (Platelet-Activating Factor)
PAMP
motif moléculaire associé aux pathogènes (Pathogen-Associated Molecular Pattern)
PDGF
facteur de croissance dérivé des plaquettes (Platelet-Derived Growth Factor)
PEDF
facteur dérivé de l'épithélium pigmentaire (Pigment Epithelium-Derived Factor)
PGE₂
prostaglandine E2
PRK
photokératectomie réfractive (photoablation de surface au laser)
pro-NGF
précurseur du NGF
RGTA
agent matriciel de régénération tissulaire (ReGeneraTing Agent), ex. Cacicol
rhNGF
NGF recombinant humain (cénégermine)
ROS
espèces réactives de l'oxygène (Reactive Oxygen Species)
Smad
protéines effectrices de la voie de signalisation du TGF-β
SNC
système nerveux central
sVEGFR-1
forme soluble du récepteur-1 du VEGF (= sFlt-1)
sVEGFR-3
forme soluble du récepteur-3 du VEGF
TGF-β
facteur de croissance transformant bêta (Transforming Growth Factor beta)
TIMP
inhibiteur tissulaire des métalloprotéinases
TLR
récepteur de type Toll (Toll-Like Receptor)
TNF-α
facteur de nécrose tumorale alpha
TRPV4
canal ionique mécanosensible de la famille TRP (Transient Receptor Potential Vanilloid 4)
uPA
activateur du plasminogène de type urokinase
V1
branche ophtalmique du nerf trijumeau
VEGF
facteur de croissance de l'endothélium vasculaire (Vascular Endothelial Growth Factor)
VEGF-C
isoforme lymphangiogénique du VEGF
VIP
peptide intestinal vasoactif (Vasoactive Intestinal Peptide)
YAP/TAZ
effecteurs de la voie Hippo, senseurs de rigidité mécanique de la matrice
α-SMA
alpha-actine de muscle lisse, marqueur du myofibroblaste